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le guide de lectures > les classiques >> p1


Ils ont inventé la littérature du voyage. Sans eux on ne parlerait pas d'écrivains voyageurs. Leurs récits sont aujourd'hui des classiques, devenus incontournables. Il faut avoir lu BOUVIER, CHATWIN ou MAILLART, comme il faut avoir lu RABELAIS, PROUST ou JOYCE... Sur cette page:

R de AYALA, J-P GUENO - Les plus beaux récits de voyage - Laurie LEE - Un beau matin d'été.   Peter FLEMING - Courrier de Tartarie. Sybille BEDFORD - Visite à Don Otavio.

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R. de AYALA ; J-P GUENO - Les plus beaux récits de voyages.


 

R. de AYALA ; J-P GUENO - Les plus beaux récits de voyages

Certes, on n’apprendra pas grand chose dans ce livre sur les voyageurs présentés (qui ne sont pas tous des écrivains : on y croisera des peintres, des savants, des aventuriers.) Les notices biographiques sont très souvent anecdotiques (ce qui à un certain charme), donc trop succinctes pour le néophyte, peu utiles pour le connaisseur. Mais l’intérêt de ce livre n’est pas là : il réside dans les reproductions des pages manuscrites des voyageurs. Et là c’est un éblouissement. Montre moi comment tu écris et je te dirai qui tu es ! Quel voyage ! Quelles surprises, quels étonnements, devant ces lignes bancales, ces ratures, ces pâtés, ces rajouts, ces brouillons ou au contraire ces textes impeccables.

On repérera les manies : Vieuchange (Smara, 1933) écrit sur de petits feuillets, d’une écriture qui danse, mais pas plus de cinq mots par page. Théodore Monod comme Raymond Roussel n’avaient sous la main qu’un livre de recettes / dépenses. Stendhal, toujours vif (ou agité ?) On constatera que dans les siècles passé, quand le récit de voyage ne pouvait être transmis qu’en l’écrivant sur des carnets, quand les machines à écrire, appareils photos et autres caméscopes n’existaient pas encore, l’écriture était très lisible. Au XVIIIe, par exemple, le président de Brosses (Rome, 1739) ou Nicolas de Frémery (Chine, 1742) ont une écriture parfaitement déchiffrable. Il en est de même dans les siècles antérieurs, comme l’écriture de Jehan Sauvage (Moscovie, 1586).

Ce livre vous permettra également de vous remémorer que le XVIIIe était le siècle de la mer et de la navigation vers les extrêmes. Surville (mers du Sud, 1767), Bougainville (Tahiti, 1768), Marion-Dufresne (Pacifique, 1772), Kerguelen (terres australes, 1774). Au XIXe on voyage beaucoup pour le plaisir (ou les plaisirs) : Chateaubriand, Sand, Lamartine, Dumas, Flaubert ; mais il y a encore de grandes découvertes : René Caillé (Tombouctou, 1828).

Les plus belles pages selon mes goûts : Delacroix (Maroc, 1832) et ses merveilleuses aquarelles ; Victor Hugo (le Rhin, 1848-50), le prince de Joinville (Espagne, 1853), qui eux aussi dessinaient, ce qui donne un charme supplémentaire aux manuscrits. Segalen, Gauguin... Quant à la plus belle écriture : à vous de voir... Trop lourd et volumineux pour le sac à dos. Mais indispensable dans la bibliothèque. Éditions de la Martinière 2002.


 

«Penchée en avant, dans l’herbe jusqu’à la ceinture, la silhouette de ma mère, accrochée là comme une boule de laine de mouton, est la dernière chose que je vis en quittant la maison pour partir à la découverte du monde.» Laurie LEE

Laurie LEE - Un beau matin d'été

«Penchée en avant, dans l’herbe jusqu’à la ceinture, la silhouette de ma mère, accrochée là comme une boule de laine de mouton, est la dernière chose que je vis en quittant la maison pour partir à la découverte du monde.» Ainsi commence ce récit, par un dimanche matin ensoleillé de Juin 1935. Partir, partir et ne rien avoir d’autre à faire que «dépenser une matinée entière rien qu’à faire le tour d’une colline» et «contempler un monde qu’aucun de mes mots ne savait dire.» Partir avec un violon sous le bras, en espérant qu’il aidera à survivre. D’abord c’est Londres qui, «par ce beau matin d’été, mijotait doucement dans un léger grondement métallique.» Puis le grand voyage, vers l’Espagne, simplement parce que l’auteur sait quelques mots dans la langue dupays.

L’Espagne : rien à voir avec les brumes anglaises. Il y fait chaud. Première impression, à l’arrivée à Vigo : «Ce fut dans une ville nimbée par une lumière verte et mouillée que je débarquai, une ville qui sentait le déchet jeté à la mer.» Après la visite des premiers bars espagnols il faut aller plus loin, marcher. Les chemins sont longs et pénibles. L’arrivée dans les villages qui semblent d’un autre temps est parfois incertaine. Mais partout «les sous y étaient rares mais on les distribuait avec générosité. On aimait la musique, c’était clair.» A Madrid, «dans les rues, l’odeur de la pierre lavée et de l’excrément frais se mêlait au parfum délicatement acidulé du bois de pin.» Madrid, une ville aux ruelles étroites dans laquelle «la vie ne semblait pas avoir de programme bien net.» Et toujours le violon, qui favorise les rencontres, et qui permet de manger. Et de boire, beaucoup. Puis c’est Cadix, «étincelante de lumière africaine (...) un dessin qu’on aurait gribouillé en blanc sur vitre de verre bleu.» Suit une errance sur la côte Sud, à la vie bien particulière : «L’endroit n’avait pas grand chose à offrir - mais ces habitants avaient tout le temps qu’il fallait pouren profiter.»

Brusquement les temps changent. Et les mœurs. Février 36 : l’Espagne vote à gauche. L’auteur nous fait rencontrer des hommes et des femmes pleins d’espoir. Jusqu’à ce qu’arrive des Canaries, en avion, le général Francisco Franco. Également connu sous le nom de «Boucher des Asturies». La guerre civile éclate. Il devient difficile de rester. Les bombardements s’intensifient sur ces villages côtiers. Plus d’autre choix que de partir ailleurs. Ironie, le départ se fera sur un navire anglais, venu chercher ses ressortissants. «Ainsi donc, c’était arrivé : longue d’une année, mon aventure prenait brusquement fin. Un bras gigantesque tout droit sorti de chez moi me rattrapait. Le destroyer qui dansait sur l’eau de la baie n’était pas autre chose qu’une gouvernante à tablier.»

Ce récit est plein de vie, de rencontres, de dialogues, de descriptions pittoresques, comme ces bals improvisés dans les bars, ou celle d’une procession religieuse «qui sortit de l’église en traînant les pieds.» Il a été rédigé une trentaine d’année après le voyage. Ce décalage est d’ailleurs très intéressant car il permet un certain recul, un regard parfois ironique sur ce vagabond d’une autre époque, sur ses façons d’être, sur ses remarques et ses pensées. Un beau matin d’été est considéré à juste titre comme un chef-d'œuvre de la littérature de voyage. A lire absolument.

Les premières lignes.«Penchée en avant, dans l’herbe jusqu’à la ceinture, la silhouette de ma mère, accrochée là comme une boule de laine de mouton, est la dernière chose que je vis en quittant la maison pour partir à la découverte du monde.» Phébus 1987.

Du même auteur: Rosie, ou, Le goût du cidre. Un classique de la littérature vagabonde : une enfance – miséreuse et pourtant heureuse – dans une famille de ploucs de l’Angleterre des années 30, qui cultivent la marginalité comme un des beaux-arts… Classé par la rédaction de LIRE parmi "les 20 meilleurs livres de l’année 1991". Phébus 1991.


 

«J’ai la conviction superstitieuse que toute tentative invraisemblable, à condition d’être entreprise avec un minimum de sens commun et sur une échelle modeste, possède une sorte de droit divin à un hasard heureux répété à une cadence régulière.» Peter FLEMING

Peter FLEMING - Courrier de Tartarie

C’est en 1935 que deux voyageurs (Ella Maillart et Peter Fleming) décident de tenter une traversée risquée dans des territoires peu connus : de Pékin, en Chine, au Cachemire, en Inde, à travers les déserts de l’Asie centrale. L’essentiel du récit se situe en Tartarie, qui désigne principalement le Turkestan chinois, ou Sinkiang (ou Xinjian). Principaux lieux traversés (en sept mois et six jours, 5600 kilomètres) : le Koko Nor (le lac du Démon), Cherchen, Khotan, les abords du Takla Makan, Yarkand, Kashgar, où «dormir dans un lit était devenu une coutume excentrique et distrayante», Gilgit, le Karakoram.

Pour l’éditeur, Peter Fleming aurait «inventé le récit d’aventures distancié, où la stricte information et l’humour composent un cocktail parmi les plus toniques.» Et c’est vrai que l’on ne s’ennuie pas une seconde à la lecture de ce récit. Un voyage qui, sans passeports et dans des régions que la guerre civile dévastait, aurait pu ne pas avoir lieu. «Aucun de nous n’estimait nos chances d’aboutir à une sur vingt.» Et c’est pourquoi, tout au long du périple, nos deux voyageurs seront toujours entre deux chaises : les retards, ou autres tracasseries administratives, «une végétation susceptible de prospérer avec rapidité sur le sol de l’Asie», les «chances d’échec», n’empêchent pas «l’allégresse débordante», et le «hasard heureux» la «probabilité d’un succès». La philosophie de base : «Arrivons d’abord et voyons ensuite». La croyance qui forge tout : «J’ai la conviction superstitieuse que toute tentative invraisemblable, à condition d’être entreprise avec un minimum de sens commun et sur une échelle modeste, possède une sorte de droit divin à un hasard heureux répété à une cadence régulière.»

La caravane avance, «longue et circonspecte, avalant la distance comme une chenille mange une feuille.» Les étapes s’enchaînent. Courtes ou infiniment longues. Calmes ou tempétueuses. «La nuit tombait. Au dehors, le pays de fer se glaçait en silence sous la lune (...) Un loup hurlait. Une étoile tombait du ciel immense. Le campement dormait.» Manger, boire, dormir, et avancer. Telles étaient les leitmotiv, pour les hommes comme pour les bêtes. Il suffit de mettre un pied devant l’autre, dans un monde qui «à l’exception de la terre et de la mer, n’offre aucun contraste plus frappant que le désert et l’oasis.»

Considéré à juste titre comme un classique, Courrier de Tartarie est, selon l’auteur, «une randonnée couronnée d’un succès immérité». Tant mieux, ça nous fait de la lecture, et de la grande. Il ne reste plus qu’à lire également Oasis interdites, d’Ella MAILLART (Kini, dans le récit de Fleming), autre version du même voyage.

Les premières lignes: «La plupart des voyages débutent de façon moins tranchée qu’ils ne s’achèvent ; fixer la véritable origine de celui-ci dans le temps ou dans l’espace est une tâche à laquelle je ne m’attacherai pas. Il me semble commode de faire partir mon récit du moment où je me suis rendu compte, non sans une légère sensation de plaisir et de surprise, que j’étais effectivement en route.» Édition Phébus 1989, collection Libretto.

A lire aussi: Un aventurier au Brésil. Au début des années trente, un jeune Anglais tout droit sorti des meilleures écoles se joint à une expédition lancée sur les traces du légendaire colonel Fawcett, mystérieusement disparu dix ans plus tôt dans les parages du Mato Grosso. Payot 1993.


 

L’un des postulats de la logique géographique mexicaine est que le plus court chemin entre deux points passe par un troisième point éloigné. Quand on veut aller d’un endroit à un autre, il faut commencer par se rendre ailleurs. Sybille BEDFORD - Visite à Don Otavio.


Sables mouvants, fragments autobiographiques, est paru chez Christian Bourgois en avril 2006.

 

Sybille BEDFORD est décédée en février 2006 à l'âge de 95 ans.


 

Sybille BEDFORD - Visite à Don Otavio

«Faites-nous la bonté de nous considérer comme des voyageuses.»

Première partie: le voyage. Une anglaise non conformiste et un brin risque tout part, dans les années 50,  à la conquête de Mexique. Mais d’abord il faut quitter les États Unis. «Des flèches se dressent sur la ligne d’horizon. Une cathédrale? Non, des puits de pétrole.» Traversée du Texas. Arrivée au Mexique, et tenter d’oublier la littérature et les images que fournissent les agences de voyages. Comme un mexicain souriant sous un grand chapeau. Le désert de la Sierra Madre est «couleur fauve» et  le Mexique est «le plus vieux pays du Nouveau Monde, où Montezuma avait vécu dans la splendeur.» Quant à Mexico: «la ville est là, vous êtes dedans.»

Le Mexique, son Histoire, ses histoires. Sybille Bebford narre ses aventures de voyageuse, comme cette découverte du marché aux voleurs, dresse le portrait de personnages locaux inoubliables, et relate des conversations à bâton rompu.  Comme ici, en attendant un hypothétique train.

- Les voyageurs arrivent à n’importe quelle heure.
- Ils n’arrivent donc jamais à l’heure des trains ?
- Qui peut la connaître, fit le porteur ?
- Mais ils ne cherchent pas à savoir ?
- Pourquoi se donner tant de mal ? C’est une belle gare, non ? Tout entière à l’ombre.

Le tout écrit sans avoir pris de notes, avoue-t-elle.

La deuxième partie du livre est consacrée à la visite à Don Otavio, que je vous laisse découvrir. La troisième partie revient sur le(s) voyage(s) et sur l’Histoire un peu obscure et compliquée du Mexique, ce petit pays encore médiéval, qui vit passer Cortés et Maximilien de Habsbourg, ce pays anarchique où «personne n’a consulté personne, rien n’est connecté à rien.» Pour terminer cette description, on conclura, avec l’auteur, que «l’un des postulats de la logique géographique mexicaine est que le plus court chemin entre deux points passe par un troisième point éloigné. Quand on veut aller d’un endroit à un autre, il faut commencer par se rendre ailleurs.»

Le voyage suppose surprises, clichés, solitude et évasion. C’est bien le cas ici, dans ce récit riche, foisonnant même, raconté avec une verve qui fait que sa lecture est un enchantement. Un nouveau livre des Merveilles, disait Chatwin. Un classique de la littérature de voyage.

Les premières lignes : «Le hall supérieur de Grand Central Station est aussi monumental, aussi magnifique que les termes de Caracalla. - Je vous ai réservé deux chambres sur Isabella la Catolica, annonça Guillermo. – Vous êtes trop gentil, répondis-je.» Éditions Phébus 1998.

A lire aussi: ses romans (ou auto fictions): Une erreur de compas (10/18), et Une favorite des dieux (10/18), qui forment un diptyque d'une virtuosité pétillante. Dans le contexte d'une petite société très privilégiée, au cosmopolitisme et à l'oisiveté d'un âge révolu, Sybille Bedford achève un passionnant portrait de groupe avec dames : un tableau familial qui, de la grand-mère américaine trop puritaine à la jeune intellectuelle de mœurs libres, en passant par Constanza, la fille aristocrate déclassée, célèbre une certaine idée, résolument moderne, de la femme.


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