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le guide de lectures > les flâneurs >> Julien GRACQ

Il est, je le reconnais, bien présomptueux de proposer à mon tour un «dossier Julien Gracq», et plus encore sur un site consacré à la littérature de voyage. Soit. Mais dans littérature de voyage il y a le mot littérature. Si Julien Gracq fut un grand sédentaire, ses escapades à Rome ou ses excursions en canot sur l'Evre sont des récits qui nous enchantent. Alors pourquoi s'en priver?

Je vous propose de lire: Les eaux étoites; Autour des sept collines; et quelques pages autour de Julien GRACQ.



Julien GRACQ - Les eaux étroites

Les oeuvres de Julien Gracq sont disponibles chez Corti et dans la collection de la Pléiade chez Gallimard.

***

La Bibliothèque universitaire d'Angers publie des clichés pris par Julien GRACQ au cours de ses nombreux voyages.

*

>>> Retrouvez cette chronique dans Un Livre dans le sac à dos - 70 livres pour voyager, paru aux éditions Livres du Monde 2010.

Julien GRACQ avait la réputation d'être un solitaire. Pas un nomade. Il voyagea pourtant. En Italie, par exemple. Sur l'Evre, aussi. Comme il le raconte dans ce récit. Et une excursion en barque sur l'Evre avec Julien Gracq c'est aussi passionnant qu'une croisière sur un fleuve plus renommé avec le dernier baroudeur à la mode. Question de regards. Question de style.

On sait que le vrai voyage peut changer la vie de celui qui s'y frotte. Gracq pense également que «la promenade entre toute préférée, l'excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d'attache» est un moment tout aussi magique.  Et c'est ce qu'il va démontrer, en canotant sur l'Evre, «petit affluent inconnu de la Loire qui débouche dans le fleuve à quinze cents mètres de Saint-Florent», rivière qui vaut bien «certains fleuves fabuleux de l'ancienne Afrique.»

Après les préparatifs de l'appareillage et une rasade de limonade tiède, Gracq embarque. Et c'est le dépaysement total. L'eau est «d'une couleur de café très dilué», le décor est naturel et les scènes se succèdent, à droite et à gauche. La réalité a «l'allure du rêve, dans le défilé muet, incompréhensiblement majestueux, des deux rives qui viennent à moi et s'écartent comme les lèvres d'une Mer Rouge fendue.» Les pentes sont «éclaboussées d'un jaune mort que crèvent les bosses du granit mangé de lichens.» Les noms de lieux semblent sortir d'un autre temps, ou d'un autre livre (Balzac? Dumas?). Voici La Roche qui Boit, ou le Nid aux Crocs; ici: Galope Chopine, là: le Val sans Retour.

Les auteurs aimés sont aussi du voyage, par la pensée: Poe, Rimbaud, Nerval, au travers de quelques citations, de textes ou de vers paysagés. Ailleurs dans ce récit, ces mêmes auteurs entraînent Gracq dans des réflexions sur l'écriture, la poésie, la peinture. Avec Gracq la littérature n'est jamais loin puisque:

«la rivière qui traverse la contrée d'Argol, plus tard, s'est souvenue sans doute de cette eau plombée, brusquement enténébrée par l'ombre portée de ses rives comme par la montée d'un nuage d'orage.»

Quelques remarques sur le voyage - faut-il repartir, «au risque de désenchanter le souvenir»- terminent ce récit.

La langue est absolument magnifique, rare, à la fois claire, précise, et d'une incroyable poésie. Voici par exemple une phrase que beaucoup d'auteurs aimeraient sans doute produire:

«Avant d'arriver en vue du château, on longe sur la rive gauche la pente d'un coteau qui plonge dans la rivière, et dont l'ombre semble y verser de l'encre, en épaissir le silence.»

Comment écrire, décrire mieux? Un magnifique petit texte à lire et à relire. Éditions Corti 1976.

Extrait - Presque tous les rituels d’initiation, si modeste qu’en soit l’objet, comportent le franchissement d’un couloir obscur, et il y a dans la promenade de l’Evre un moment ingrat où l’attention se détourne, et où le regard se fait plus distrait. La rivière se resserre et se calibre; les plantes d’eau et même les roseaux des rives un moment disparaissent. Les berges maintenant hautes et ébouleuses mettent à nu les racines des saules et des frênes têtards qui les retiennent mal; les galeries des rats d’eau sapent de partout ces petites falaises instables. La berge s’élevant, on n’aperçoit plus, de la barque, que le plan d’eau étroit, les couleurs de la glaise qui le borde, les racines déchaussées, les rats qui cavalcadent sur les banquettes d’argile mouillée, et parfois la double ride fine, l’angle obtus du sillage d’une couleuvre qui traverse la rivière : pour un instant, un sentiment proche du malaise flotte sur ces berges cariées où s’anime un peu trop le trotte-menu de la boue. (Site des éditions Corti)



Julien GRACQ - Autour des sept collines

Julien GRACQ - Autour des sept collines. Editions José Corti.


«Une des tristesses de Rome, il faut le redire, est dans ces gestes grandioses, mais figés, suspendus à mi-chemin, que la liturgie et l'architecture ébauchent partout comme en rêve ou en souvenir sans jamais les achever.»

Publié en 1988, Autour des sept collines est le récit du voyage en Italie de Julien Gracq. Le moins que l'on puisse dire c'est que ce voyage ne l'enchanta guère... Difficile de ne pas y voir une sorte de déconvenue. D'abord il n'y eu sans doute jamais de véritable envie d'aller voir.

«J'ai visité Rome à soixante-dix ans, ce qui ne témoigne pas d'un sentiment d'urgence véritablement fébrile.»

Ensuite il y avait tout ce qui a déjà été écrit par d'illustres voyageurs.

«Je ne sentais, en y allant, par la moindre envie d'y ajouter.»

Et si Gracq déclare ne s'y être jamais ennuyé, il prévient le lecteur que le texte pourrait «manquer de respect.»

Avant Rome: Florence. Hélas:

«il était stupide de ma part (pensant que je n'y reviendrai peut-être jamais plus) d'aller à Florence pour une journée.»

Trop de choses à voir, trop peu de temps. Gracq avait sans doute son Stendhal dans sa poche. Stendhal qui écrivit: «S'il est une route abominable au monde, c'est celle de Florence à Rome par Sienne. (...) Seulement la plaine aride se change en collines désolées.» Gracq:

«Peu de côtes aussi m'ont semblé à première vue plus ingrates que les côtes de l'Italie péninsulaire, entre La Spezia et le golfe de Naples. Ni plages, ni rocs le plus souvent, mais seulement, en dehors des marennes colmatées, la tranche du bas plateau littoral que la mer attaque en éboulis herbeux.»

Et plus loin:

«Quelle déception, quand on vient de Rome, que l'entrée dans la Campanie fameuse!»

On pourrait continuer: peu d'endroits trouvent grâce aux yeux du voyageur. Ah si! Quelques lieux semblent à la hauteur. Tel Sorrente, «Ici, il n'y a pas de surprise, tout est beau, tout est bleu exactement de la manière qu'on s'attendait.» Mais à Pompéi, il y a trop de touristes, et d'une phrase meurtrière, Gracq règle son compte au tourisme de masse.

Rome, enfin. Comment allait être cette Rome «parfois exagérément vantée»? C'est selon... Voici par exemple le chaud et le froid:

«La colonne Trajane est plus noble que la colle Vendôme ou la colonne de Juillet, mais elle se dresse à Rome comme le ferait un séquoia fourvoyé dans square municipal.»

Mais peut-être en ai-je déjà assez dit et devrais-je laisser le lecteur découvrir la suite. Chapelle Sixtine, Colisée, Tibre, place d'Espagne... Gracq conclut que la Rome du touriste qu'il est en 1980 - «un Paris où il y aurait seulement davantage de Musées de Cluny et d'Arènes de Lutèce, et plus voyants...» - n'est pas celle de Montaigne, Mme de Staël, Goethe, Stendhal ou Chateaubriand.

Pour terminer, sur Gracq et ses descriptions, voici un dernier exemple.

«Le coup d'œil qui découvre Florence en une seconde, à un détour de la route, étonne: d'un bord à l'autre de la vallée, le niveau horizontal des toits de tuile remplit exactement la conque où elle s'est installée à la manière d'un lac. A peine si, ça et là, quelques campaniles, et le dôme de la cathédrale, en viennent crever la surface.»

Il faut lire ce livre, ce chef-d’œuvre, non seulement pour le point de vue, qui sort de l'ordinaire, mais aussi pour la langue, une langue comme on n'en fait plus guère aujourd'hui. Un récit de voyage que je classe désormais en haut de ma bibliothèque.

Pour continuer > Éditions José Corti.



Autour de Julien GRACQ

Philippe Le Guillou - Le déjeuner des bords de LoirePhi

Dans ce petit livre Philippe Le Guillou raconte un voyage à Saint Florent - un pèlerinage - et une journée passée avec GRACQ. Courte visite dans la maison de l'écrivain, déjeuner au restaurant du village, promenade au bord de la rivière. Ces évènements qui n'en sont pas sauf pour les protagonistes sont bien sûr prétextes à des échanges sur tout et rien, la littérature, le temps, la vie. Parfois aussi des silences. Retours en arrières et réflexions sur le temps sont des sujets qui siéent à ces moments entre un écrivain admiratif et un maître peu loquace, en un lieu perdu que j’imagine - c'est du moins le souvenir qui me revient de cet endroit connu il y a longtemps -  un peu gris, tristounet et vieillot...

On trouvera sous la plume de l'auteur un raccourci saisissant de la biographie de Julien Gracq. Voici ces quelques lignes.

«Soudain, derrière le visage du vieil homme, apparaît l'enfant. L'enfant qui assistait au catéchisme dans la crypte et s'attendait à trouver dans toutes les églises des autels aussi élevés. L'enfant qui remontait l'Èvre. L'enfant qui habitait déjà cette maison. Au moment où il revient à ses souvenirs lié à la petite enfance, c'est comme si sa traversée du siècle n'existait plus, les études brillantes, la rue d'Ulm, Quimper, la publication d'Argol et la reconnaissance immédiate par Breton, la guerre, la déportation en Silésie, une carrière de professeur sans histoire au Lycée Claude-Bernard, le prix Goncourt refusé, la notoriété croissante, les voyages en France et ailleurs, l'effacement de la fiction et le plaisir de l'écriture fragmentaire.»

On peut évidemment livre ce livre même si l'on n'est pas un grand admirateur de Gracq. Gracq est d’ailleurs un prétexte, un immense prétexte, mais Le Guillou est bien là, avec ses états d'âmes et ses errances. Et nous le suivons volontiers. Gallimard - Folio.


Le site de la revue Place publique

Lire l'édito du numéro spécial Julien Gracq

Place publique N°8 - Mars - Avril 2008

La revue urbaine de Nantes / Saint-Nazaire consacre un important dossier à Julien GRACQ et Nantes. Ce dossier commence par quelques articles forts utiles et intéressants.

Dans «Un grand chemin de livres en livres» est dressée la liste des livres publiés par Gracq, avec pour chacun un résumé précis et circonstancié. On apprendra par exemple que Autour des sept collines, le récit de son voyage en Italie (comme tous les grands écrivains), Gracq «commet un crime de lèse-majesté» en avouant que le séjour ne l'a guère enchanté.  Après une nécessaire chronologie, Thierry Guidet, le directeur de la revue, nous donne à lire un abécédaire En lisant en divaguant, évidemment décalqué du En lisant en écrivant. De A comme Atlantique, à  Z comme Zéro de conduite, en passant par L comme lycée ou V comme Verne. Erdre, Île Batailleuse, Kérantec, Ussé, Yeu, sont des lieux réels ou imaginaires pour d'autres entrées, pour d'autres petite notices intelligentes.

Dans les chroniques suivantes, nous sommes plus près de Nantes que de Gracq. Les dates clé de l'auteur sont mises en parallèle avec les grands évènements nantais; le passage au lycée Clemenceau est analysé sous tous les angles.

La Forme d'une ville, un récit de Gracq sur la ville de Nantes, est évidemment au centre du dossier. Plusieurs chroniques lui sont consacré. Publié en 1985 ce récit, ce livre d'histoire et de géographie,  ne peut, selon l'auteur de l'un de ces article, «se comprendre qu'à la lumière du tournant historique que vit alors la ville en pleine désindustrialisation. La Forme d'une ville, qui construit la mémoire collective, est un exorcisme pour temps difficiles, une aide pour le travail de deuil.»

Le dossier se conclut en posant cette question: Gracq est-il «le plus grand?» Cet écrivain qui demeure peu connu du grand public, qui est resté volontairement à distance du grand bazar médiatique, qui écrit avec une langue si belle et rare, une phrase «gorgée de syntaxe latine», est-il désormais l'étalon-or des lettres françaises? Quelques auteurs et libraires en discutent, pour terminer ce dossier.

Ce dossier de Place Publique est parfaitement réussi et donne à réfléchir et à comprendre sur un écrivain et un lieu.


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