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Andrzej STASIUK – Fado
+ « L’Europe centrale est de nos jours une notion compréhensible seulement pour les météorologues. » |
Dans Fado, Andrzej Stasiuk nous emmène faire une promenade désenchantée dans une région où « comme il y a cent ou deux cents ans, le même soleil tombait sur le même paysage. » Dans ce recueil de chroniques, d’instantanés, de plusieurs récits juxtaposés qui finissent par donner une image, un point de vue, en sens, l’auteur écrit une civilisation en train de basculer. L’Europe centrale et orientale, sa diversité, ses qualités, n’est plus ; l’Europe de demain n’est pas encore. Entre les deux végète un monde nostalgique magnifiquement raconté par petites touches. Europe centrale : réalité ou illusion ? « L’Europe centrale est de nos jours une notion compréhensible seulement pour les météorologues. » Belgrade, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie… Europe centrale : comment définir cette région perdue dans le « vide de l’univers, dans l’abîme de l’oubli. » La description des maisons, « si modestes qu’on ne pouvait guère que s’y assoir et attendre entre deux événements » n’est-elle pas aussi applicable aux pays qui la composent ? Ces pays malmenés, maltraités, découpés, morcelés en dépit des lois naturelles ? Une ancienne carte décrivant les liaisons routières, maritimes et aériennes « sauvegarde le mode et, en même temps montre sa décrépitude, sa fugacité. » La Galicie… Albanie, Kossovo… Modernité. Passé. Mélange des genres, des cultures. « La mélancolie de la musique s’est mêlée à celle de la ville. » L’Albanie est un pays lointain, situé à la marge du continent. « Un antique morceau d’Europe d’une grande beauté. » Comme ailleurs la réalité est un mélange de plusieurs époques. « Pogradec me fait penser à un tableau. En flânant sur la promenade, j’avais l’impression d’être entré à l’intérieur d’une peinture. Ou au milieu d’une pièce de théâtre. Il y avait dans le paysage, les habits et les visages une sorte de léger décalage qui faisait que le monde, la réalité, en un mot Pogradec, se changeaient en illusion. » En Albanie, pays sans route, on y croise des hommes en costumes et des femmes en talons hauts qui gravissent un sentier escarpé accompagnés de leurs ânes. Les frontières « L’Europe centrale est de nos jours une notion compréhensible seulement pour les météorologues. » Les Balkans, la Serbie, le Monténégro… Stasiuk voyage dans une région dans laquelle les hommes ont construit des frontières, que la nature ignore. Les nuages, les orages sont au-dessus des murs réels ou virtuels. Ils les franchissent comme des « utopies cosmopolites. » Les chiens, pareils. Complètement dépourvus d’instinct national. « Ils surgissaient en meute derrière les immeubles du côté roumain et disparaissaient en aboyant du côté ukrainien. Ils raccompagnaient certaines voitures puis revenaient. » Il y a de quoi se demander pourquoi l’homme a inventé la frontière « en tant que ligne abstraite séparant deux territoires assez semblables. » Dans un de ces états dont les européens n’ont qu’une vague idée – s’agit-il même d’un Etat, ou d’une région… les salaires et les pots-de-vin sont versés en Euros. Là aussi le monde contemporain, les standards actuels, côtoient, télescopent le passé et le présent, un présent pas encore très bien assuré. Un exemple de géographie qui se rit des frontières inventées par les hommes : les Carpates, ou « Alpes orientales », cette chaîne de montagnes qui pourrait rassembler au lieu de diviser. Sur environ mille kilomètres « les chalets et les bergers ne changent pas non plus. » Autre exemple, durant les matins d’hiver, quand il faut pelleter la neige pour faire passer la voiture. « Et donc, je déblaie la route et je e dis que ces mêmes gestes sont effectués au même moment par de nombreux slovaques, Ukrainiens et Roumains qui vivent quelque part dans ces montagnes extraordinaires qui apparaissent sur les cartes géographiques comme l’épine dorsale de l’Europe centrale. C’est ce que font aussi les Allemands et les Hongrois de Transylvanie, en Roumanie, et puis les Tziganes, qui vivent partout. » Dans ces régions, le passé et le présent cohabitent. Stasiuk est le chroniqueur d’un monde étrange, le voyageur dans un espace – un on the road slave, comme il titre l’une de ses chroniques – et des temps qui se télescopent. « Le temps roumain est structuré d’une manière si subtile que la notion d’anachronisme ne s’y applique pas. Tout se déroule simultanément. » Les rencontres sont surprenantes, pittoresques. « Quatre roulottes attelées à des chevaux efflanqués, couvertes d’une
bâche trouée et effilochée, sur laquelle pendouillaient divers objets, des
seaux, des bidons, des jerrycans en plastique vides. » Ces Tziganes
« arrivaient des profondeurs du passé » ou d’une « époque
révolue » mais « se sentaient très bien dans le présent. » Les structures sociales claniques, le droit coutumier l’emportent encore sur les règles officielles. Quant à l’invention, à la débrouille, ces pays en sont rois. « Voilà la Roumanie : des plafonds dorés, des stucs et des W-C hors d’usage. La Roumanie c’est le pays des miracles. (…) La Roumanie est un conte. Le passé, le présent et le futur s’y déroulent simultanément, le délabrement et la croissance s’y promènent bras dessus bras dessous. Le nouveau arrive, certes, mais l’ancien se porte comme un charme. » Et encore : « C’est ça, la Roumanie. Un pays des mille et une nuits. Rien n’y est évident et tout peut se révéler être autre chose. » Dans une chronique intitulée « Poétique et massacre » - titre ô combien imagé – Stasiuk fait une très belle et très poétique description de Belgrade. « Belgrade est une ville exceptionnelle. En arrivant du nord-est, on y entre par une large route à plusieurs voies qui enjambe le Danube. La ville s’esquissait à l’horizon, elle commençait, mais retardait d’une manière perfide son propre commencement. Tout semblait être dans l’ordre, mais pas tout à fait. Il n’y a pas de publicités, m’a dit Krzysiek. Il était assis à côté de moi dans la voiture. Effectivement. C’était vide. Une métropole de deux millions d’habitants commençait, mais tout était gris et sale de part et d’autre de la route, l’herbe, les bicoques, les broussailles brûlées par le soleil, et presque rien n’indiquait le début de la civilisation moderne. Il n’y avait aucun panneau publicitaire, aucune enseigne gigantesque, et même pas de magasins, d’entrepôts, d’espaces salles de bain, de royaume de la moquette, pas d’hypermarchés, pas d’Ikea, de Carrefour ou autre Conforama. Belgrade commençait sans aucune ostentation. On sentait dans l’air l’odeur des gaz d’échappement des vieilles Zastava, Lada et Yugo. » (p33/34) Ailleurs, autres villes, autres tableaux, autres odeurs : « Răşinari (le village natal de Cioran) sentait l’huile chaude, l’oignon frit, le fumier de cochon et de cheval, le foin et les herbes médicinales. Pendant les après-midi torrides, cette odeur singulière faisait tourner la tête. » L’avenir… Quand les cigarettes se consument toutes seules entre les doigts, c’est que les hommes n’agissent plus sur les choses. Ils attendent, ils subissent. Plus d’espoir. Plus de mots. « Ils ne parlaient pas, parce qu’ils savaient tout de la vie et n’avaient plus rien à dire. » Quand il n’y a rien eu de nouveau depuis longtemps, sinon une autoroute, qui a aboli les distances, le temps, mais qui a également dévié le trafic qui irriguait le village, quand il n’y a plus d’avenir, on ne parle pas du passé. On attend, on dort. Et un homme endormi ne songe même, plus à clamer son appartenance à un groupe – un homme endormi est-il Slave ? Hongrois ? Tzigane ? Que faire du passé ? Le jeter ? Que faire de l’avenir ? L’Europe ? Dans l’une des chroniques, qui a pour titre « La parodie comme moyen de survie du continent », Stasiuk écrit « nous avons une foi modérée en l’unité et la solidarité de l’Europe. En rejetant notre passé, nous le considérons comme misérable et inutile. Mais qui d’autre que nous en a besoin ? » L’Europe signifie que toutes les « qualités » de ce monde de l’Est actuel ne se retrouveront pas dans celui de demain. « La pagaille, le désordre, l’irresponsabilité, la nonchalance » doivent-ils disparaître ? La tendance à l’affabulation, l’attirance pour l’invention, aussi ? Bref : que faire de tout cet « art de vivre » et de son décor ? En attendant un avenir meilleur, tous ces peuples de l’Est se sentent « comme les Indiens au contact des envahisseurs blancs. » Aujourd’hui les stations services accueillent les voitures, dans lesquelles on boit et on fait la fête, à l’ombre. Hier, les campements et les montures. Les contours de l’Europe sont « pour beaucoup de gens une fiction. » Et ce ne sont pas les illustrations des billets en euros qui vont changer quelque chose. |
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Le City Hall de Sibiu (Roumanie) |
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Bessa MYFTIU*
«Chez nous, les gens avaient le temps de discourir même sur la couleur des cheveux d'un ancien acteur, car à part les détenus et quelques rares maniaques, dont on père, personne ne s'adonnait sérieusement au travail, mais aux commérages.» |
Bessa Myftiu est née en 1961 à Tirana, en Albanie, où elle a poursuivi des études de lettres. Elle vit depuis 1992 à Genève, où elle enseigne à l'université tout en se consacrant également à l'écriture et au cinéma. Elle a écrit ces Confessions des lieux disparus. On lira des portraits touchants, émouvants, peints avec un humour à toute épreuve - une qualité sans doute nécessaire dans une Albanie qui n'existe plus aujourd'hui, mais dans laquelle, hier, un régime politique avait mis en place des règles aberrantes, un «totalitarisme délirant» - et des coutumes d'un autre âge, les mœurs patriarcales de l'époque. L'auteur - qui se décrit au fil des pages comme «bizarre, asociale, rêveuse et têtue» - raconte d'abord l'histoire de sa famille. Son père est un dissident, torturé par les fascistes dans la prison de Tirana, puis condamné à tenir un kiosque à journaux. Puisqu'il aime la littérature... Sa mère cire les chaussures des soldats italiens installés dans la ville. «On voulait manger, expliquait-elle avec légèreté. Papa ne voulait pas manger: il se nourrissait d'idéaux. De cette sorte d'idéaux qui mènent en prison.» L'auteur raconte également ses proches, son entourage, des personnages parfois extravagants, insolites, étranges, dans ce pays absurde qu'était l'Albanie d'Enver Hodja. «Chez nous, les gens avaient le temps de discourir même sur la couleur des cheveux d'un ancien acteur, car à part les détenus et quelques rares maniaques, dont on père, personne ne s'adonnait sérieusement au travail, mais aux commérages.» Ou encore ceci: «Chacun volait à l'Etat le temps qu'il pouvait en toute bonne conscience. Et non seulement le temps, mais tout ce qui lui tombait sous la main. N'était-il pas écrit que la propriété socialiste appartenait au peuple? Et le peuple s'emparait de son dû à la moindre occasion.» Dans ce monde plein de règles et de tabous, l'auteur raconte: comment devenir actrice? Comment devenir journaliste d'une revue d'art (qui ignore cependant tout un pan de la culture)? Comment coucher avec son premier amant? Magnifiques pages sur les relations parents - enfants, sur les relations entre enfants dans les maisons, les rues et sur les échanges amoureux entre adolescents. De belles histoires, bien racontées. Un ton mêlant désenchantement et dérision, finesse et langue de haut niveau. |
> Les Livres
Andrzej STASIUK – Fado |
Andrzej STASIUK – Fado Les premières lignes : « Le meilleur dans un pays étranger, c’est la nuit. On quitte une région au crépuscule, parce quelle s’est révélée désespérément ennuyeuse, et on file, disons, droit vers le sud. L’obscurité qui tombe sur les plaines recouvre leur tristesse et, ç dix heures du soir, on roule déjà dans un espace noir et limpide. On peut s’imaginer tout un tas de choses, essayer de deviner les contours du paysage invisible, les champs, les vergers, les villes de pierre blanche, les églises et les places qui se reposent de la chaleur du jour, on peut tenter de s’arranger avec l’abondance perverse de la matière, le sans-gêne pornographique de l’histoire qui se vautre ventre en l’air après chaque virage, après chaque côte, mais en fin de compte, c’est peine perdue, parce qu’on reste seul avec l’espace qui est la plus ancienne de toute chose. » Christian Bourgois éditeur 2009. Citations « Le meilleur dans un pays étranger, c’est la nuit. » « Existe-il meilleure métaphore du voyage qu’une carte usée ? » « Voyager signifie vivre ? Et en tout cas avoir une vie double, triple, plurielle. » « L’Europe centrale est de nos jours une notion compréhensible seulement pour les météorologues. » |
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Bessa MYFTIU - Confessions des lieux disparus |
Bessa MYFTIU - Confessions des lieux disparus Les premières lignes «La maison de mon enfance a opté pour le suicide. Epanouie au temps du roi Zog, tenace durant la guerre, optimiste lors du règne communiste, elle s'est engouffrée dans la mélancolie il y a bientôt dix ans. D'abord on lui a pris un petit bout de jardin pour construire un atelier, afin d'abriter provisoirement deux machines de l'imprimerie de mon frère. Le figuier aux larges branches a été coupé, et sur son tronc rasé, les maçons ont posé les catelles grises du sol. A travers les fenêtres du premier étage, la Maison scrutait avec amertume cette prolongation hideuse d'elle-même, construite en béton de mauvaise qualité; les nuits de pluie, de grosses larmes ruisselaient le long de la façade.» Editions de l'Aube 2007. |
> Les sites |
A visiter: le site de Christophe COUSIN et son reportage L'Est des Tziganes. Le site des éditions Christian Bourgois / page Stasiuk Entretien avec Bessa Myftiu sur Culturactif (2006) |
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