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Portrait > Marc Roger


«Avant toute chose, je suis lecteur...» C'est ainsi que Marc Roger se présente habituellement. Né en 1958 à Bamako (Mali), lecteur public de la compagnie La Voie des livres, il décline sa passion de la lecture à voix haute depuis octobre 1992. Mais Marc Roger est aussi voyageur et auteur de récits de voyages, dans lesquels il nous invite à le suivre et à partager son goût de l'écriture et son plaisir de la lecture. Portrait, rencontre, note de lecture.



> La Méridienne du griot blanc - Saint-Malo > Bamako.

La Méridienne du griot blanc

L'actualité de Marc ROGER c'est ce projet de la Méridienne du griot blanc. De quoi sagit-il? De relier Saint-Malo à Bamako en marchant et en lisant... 5000 km, 5 pays, 160 lectures programmées, sans compter celles qui naîtront spontanément. Départ le dimanche 31 mai 2009. Durée prévue du périple: 1 an.

«Je pars à pied, sur les chemins d’une Méridienne imaginaire qui va de Saint-Malo à Bamako, pour aller lire à voix haute, tout au long des 5000 kilomètres qui séparent les deux villes, romans, poèmes et nouvelles, d’auteurs de littérature française et étrangère.»

Ecrivains-Voyageurs.Net soutient ce projet, et donnera des nouvelles de l'auteur tout au long du parcours.

>>> Voir ci-dessous une Lettre de Tanger de Marc Roger



Le 5 octobre 2008, Pierre Assouline a consacré la chronique de son blog à la Méridienne du griot blanc. L'occasion de mesurer, en lisant les commentaires des internautes, que la culture n'a pas encore fait tout son chemin, à pied, à dos d'ânes ou autrement.

Un bâton, de bonnes chaussures, un âne, et puis le texte seul avec la voix.

Tous à Saint-Malo le dimanche 31 mai 2009!!

 

Entretien avec Marc Roger réalisé par mail en janvier 2009.

Marc Roger, vous avez plusieurs cordes à votre arc. Lecteur, voyageur, écrivain... Commençons par l'activité qui vous semble le mieux vous définir. Quelle est-elle, et pourquoi ? Qu'est-ce qui meut Marc Roger ?

M.R. - Je suis lecteur public et c’est cette identité professionnelle que je défends au quotidien. Un métier de rencontre et de partage autour du livre. Un métier que je pratique avec passion depuis 1992 et qui ne cesse de m’enchanter par la variété de ses aspects. La création littéraire est foisonnante, j’aurai toujours des livres à lire et des auteurs à découvrir.

Et les autres ? Parlez-nous de vos autres activités ?

M.R. - Le verbe partir est un verbe qui me fera constamment rêver. Aussi, pour concilier livres et voyage, j’organise régulièrement des projets de lectures itinérantes. Ainsi, il y a eu en 1997-1998 Le Tour de France en livres à pied et à voix haute, puis en 2003-2004 Le Tour de la Méditerranée, Sur les chemins d’Oxor. Comme il me semble important de témoigner, de rendre compte de ces expériences, aussi bien pour soi que pour les autres, dans un premier temps, je rédige et mets en ligne sur internet de courtes chroniques sur mes impressions de voyage, toute matière d’écriture réunie et retravaillée sous forme de livre à mon retour. L’écriture est un travail exaltant qui m’épuise. Je ne suis jamais satisfait ; ou, pour l’être un minimum, il me faut batailler des heures et des heures afin de trouver le mot qui s’approche au plus près de l’émotion ou de l’idée que je souhaite transcrire. En comparaison, lire les autres est une passion de tout repos !

Vous avez écrit plusieurs livres, dont Sur les chemins d’Oxor, que j'ai chroniqué sur ce site et qui est, à mon avis, un excellent récit de voyage. Non seulement par le périple et son propos, mais aussi par la langue, la verve, le plaisir d'écrire qui se ressentent à la lecture. Quels sont vos auteurs, ceux que vous lisez et relisez, ceux que vous emportez dans votre sac à dos (en dehors, bien sûr, des livres pour les lectures programmées)?

M.R.- J’aime les écrivains des grands et des petits espaces, de la mesure et démesure des paysages, qui savent mettre en scène la nature sous toutes ses formes et ses manifestations. Je ne me lasserai jamais de lire et de relire Jean Giono, Erri de Luca, Francisco Coloane et bien d’autres encore. Ainsi, m’arrive-t-il parfois de marcher et d’attribuer à tel chemin, à tel caillou ou tel arbre, à telle rivière ou tel nuage, la phrase ou le mot d’un auteur qui a su les décrire dans toute leur réalité impalpable. Ce sont ces moments de plénitude incertaine qui me confortent dans l’idée que nous avons à voyager sans cesse dans la langue. C’est elle qui nous tient debout dans la magie du monde.

Parlez-nous un peu de ce nouveau projet: la Méridienne du griot blanc. Mais dites-nous en (si possible) un peu plus que les informations disponibles sur les sites : qu'est-ce qui est le vrai point de départ de cette aventure ? Et le but ?

M.R. - Pendant un an, de mai 2009 à juin 2010 je pars à pied, sur les chemins d’une méridienne qui va de Saint-Malo à Bamako, pour aller lire à voix haute, tout au long des cinq mille kilomètres qui séparent les deux villes, en France, en Espagne, au Maroc, en Mauritanie, au Sénégal et au Mali ; pour aller lire, romans, poèmes et nouvelles, d’auteurs de la littérature africaine et française, dans les écoles, les bibliothèques, les librairies, et plus particulièrement les écoles associées du réseau de l’UNESCO.

Quel que soit le pays concerné, l’accès au livre est un enjeu éducatif majeur pour une société d’écoute et de respect, d’échange critique et de démocratie. Le 10 novembre 1848, Victor Hugo prononçait un discours à l’Assemblée Nationale «Questions des encouragements aux lettres et aux arts: Quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le monde moral et qu’il faut allumer des flambeaux dans les esprits?» Ce discours sera toujours d’actualité.

Un enjeu politique, certes, mais aussi un enjeu personnel. L’idée de ce nouveau voyage m’est venue en août 2004. Comme un appel irrésistible des chemins. Je me trouvais à la pointe extrême de l’Espagne, à la Pointe de Tarifa exactement. Voici, peut-être le début du prochain livre:


Foudroyé. Car le couple le fut. Foudroyé. Par le feu de leurs bouches. Enlacés. Et les deux s’écroulèrent à l’abri du muret qui courait tout le long du chemin. Goudronné. De sa fin. Au plus bas de l’Europe. Là, où rien. N’y pouvait. Tenir. Debout. Tant les rafales. Piquait. La peau. Les yeux. Le sable. Et le cordon jusqu’aux rochers du large. Ils avaient bu. Fumé. Vidaient. Un reste de litron à lèvres que veux-tu. Salis de route. Accumulée. L’un sur l’autre roulaient et commençaient à se. Toucher. Partout, où. Leurs mains le pouvaient. Amour. Folie. Passion. Espoir. Qui sait de. Non-retour. Jour d’été, ce jour-là. 2004. Jour d’Août. D’un côté. Furieux. L’Atlantique. Mais de l’autre, la Mer. Toute la mer du milieu. La Méditerranée. D’une douceur et d’un calme. Au mitan titanesque de quoi. Punta de Tarifa. Je lançai, fasciné, le regard au-delà. Pour y voir. Le début de l’Afrique. Et notai. Méthodique. 36° latitude nord. Longitude ouest 6°. Ici. Passerait. De Saint-Malo à pied venu. Via Tarifa et le détroit de Gibraltar. Jusqu’au Niger. Jusqu’au point G où je suis né sur les hauteurs de Bamako. Depuis là-bas. Le cimetière où mes parents sont enterrés. Ici. Passerait. La Méridienne. Comme un flash arrivé dans l’image.


Lettre de Tanger

Janvier 2010

E.V.Net - le 20 janvier 2010  - Bon voyage, car ça n'est pas encore le bout. Mais peut-être n'as-tu plus envie de revenir? Lionel

*** 

Marc ROGER - le 22 janvier 2010 - Bonjour Lionel, je t’envoie la chronique de Tanger déjà en ligne sur le site du voyage et le blog du Nouvel Obs.

Impossible d’écrire autre chose sur Tanger. Je suis déjà en train d’écrire ce qui suit. Le voyage se passe formidablement bien, mais le rythme est hallucinant. Le soir, pas besoin de berceuse…

Plus envie de revenir ?  Si, bien sûr. J’ai des tonnes de choses à faire en France ! Marc

LA VILLE OÙ LE REGARD S’INVERSE

Tanger. La ville où le regard s’inverse. De ma chambre d’hôtel. Le rocher de Gibraltar. Au loin, par la fenêtre. L’Europe en convoitise. Deux heures de ferry-boat. Sur les eaux du détroit. Couleur d’huître. Bleu cobalt. Ou limon. Dans des creux de quatre mètres. Pour franchir le miroir.

Ici, comme en Espagne. Les dépressions se suivent. D’ouest en est. La cohue des nuages ne cesse. Pas le temps de choisir. De rejoindre la mer ou la terre. Sur lequel continent faire sa route d’eau douce. La pluie tombe. Hommes grouillent. Comme averse de vies dans les rues qui descendent toutes au port. Les chauffeurs de voiture considèrent le piéton du point de vue du pare-choc. Empêcheur de vitesse où d’avance rien ne bouge dans des rues trop étroites. L’heure de pointe klaxonne. Siffle. Aux lèvres d’agents vigoureux dans les gestes. Les bourrasques décoiffent. Gonflent le capuchon des djellabas. Aux terrasses. Ils sirotent. Malgré le vent. Malgré le froid. Quelques thés à la menthe ou verres de café con leche. Une cuillère de plastique à la main. Du troisième de l’hôtel, je regarde. En mangeant une boîte de maïs espagnol. Me demande. Si c’est cela le voyage.

« ainsi qu’il le déclarait, une autre différence notable entre le touriste et le voyageur réside dans le fait que le premier accepte sa propre civilisation sans objection, alors que le voyageur, lui, la compare avec les autres et en rejette les éléments qu’il désapprouve. » Paul Bowles aux premières pages de son roman Un thé au Sahara.

Dès mes premières lectures, devant des classes d’adolescents, la différence me saute aux yeux. Le calme. La politesse. Enfin, la qualité d’écoute. Je revis. L’oralité profonde renaît au fil des pages. Mon énergie revient de même à la lecture d’un mail reçu ce jour – bonjour, je suis un élève que j'étudie à tanger à école nour d'après l'institut unisco, je sais votre biographie depuis quand vous avez visiter notre école. J'ai aimé votre manière de lecture car vous avez l'expériance. vous etes courageux d'après votre voyagé tout seul et votre ane dans les forets et les montagnes et les compagnas. Vous avez dit que quand il fait beau, vous dormez chez un agriculteur sur la paille. Je vous propose qu'on devient les deux des amis et que vous me contactez. Je m'appelle mohamed reda dahdah. merci de votre meilleure lecture. Je vous propose de devenir un écrivain des histoires d'enfants en meme temps vous le lisiez aux enfants. S'il vous plait réfléchissiez à ce que je vous avez dit.

Poème

marc notre meilleur écrivain
qui aime la lecture
mais peut etre, il aime l'écriture
qu'est ce que vous faites maintenant,
avec votre fort ane Babel ?
Qui traverse des mille des kilomètres

Dialogue imaginaires avec marc roger

Ecriviez-vous des histoires?
Non
Pourquoi?
J'ai beaucoup d'autres choses à réaliser
On te supplie de nos écrire des contes
Je ne sais pas eeeeee.... je vais réfléchir ... d'accord........... fin

J'aime la lecture comme marc roger

Trois jours pour acheter un âne. Début de mes recherches. Le jour de mon anniversaire. Tout le monde se moque bien sûr. Téléphones marocains à vos postes. Mohammed Selmoun travaille à l’institut français de Tétouan. Il me présente Ahmed El Akel. Ahmed dirige une société de production artistique et semble être l’homme de la situation. Le temps est exécrable. Face à Tétouan, un village à flanc de montagne, éclate de toute sa blancheur mêlée de brique sous les nuées noires qui rencontrent là, la première chaîne d’altitude depuis les plages et l’océan. Village de Ben Karrich. Ahmed s’adresse à trois hommes en djellaba de laine. Ils sont jeunes. La trentaine. L’info est lancée. Je cherche un âne. Attendez un peu de connaître les paramètres. Non. C’est parti. Échange de numéros de portable. Rendez-vous près du parking à mules en bas de la montagne sur le bord de la route. Ils ont forcément l’âne qu’il me faut. Ils disparaissent en courant. Nous repartons en voiture. Ahmed tente bien de les distinguer sur la pente. Impossible. On se gare près du fameux parking. Les paysans marchent des heures dans la montagne. Chevaux, ânes et mulets chargés du fruit de leur exploitation. Interdits de séjour dans la ville, les animaux sont déchargés et restent là en stationnement jusqu’au retour de leurs propriétaires qui prennent le bus ou un taxi vers le marché de Tétouan. On attend dix minutes au soleil d’une courte éclaircie. L’eau dégringole de partout. Au fond de la vallée, la rivière est en crue. Ah ! Voilà nos hommes. En sueur. Essoufflés. Ils ne sont plus que deux. Les regards pétillants. Excités. Le plus jeune reste près de moi. L’autre disparaît dans le bois. Ne tarde pas. Pour revenir avec une peluche de salon. Je prends le temps de la considérer sous toutes les coutures pour ne pas brusquer leur déception. Mais, ce n’est pas le bon candidat. C’est évident. Sans prévenir, Ahmed saute dessus par derrière. Prend la longe et lui bat les flancs de ses chaussures de ville pour faire trotter la bête sous mes yeux qu’il croit dupes. Non, Ahmed, ton numéro de rodéo ne me fera pas changer d’avis. Il est trop petit. Dès que la traduction de mes propos leur parvient, les visages s’assombrissent. Choukrane. Merci. Désolé. On repart. Sous la pluie. Visibilité plus que réduite. Les essuie-glaces n’ont presque plus de caoutchouc. Ahmed a le souci de bien faire. Il est à l’affût de toute monture qu’on aperçoit dans les prairies ou sur les chemins. S’arrête. S’enquiert auprès des uns, des autres. Beaucoup le connaissent. Parfois l’embrassent.

De retour vers Tétouan, la route de Chefchaouen passe en bordure de la décharge municipale. Ils l’ont aménagée dans une ancienne carrière. Mais elle déborde. Aux pentes de la montagne saignée à blanc se greffe une montagne de détritus que l’on devine à peine sous le rideau de pluie. Je suis très intrigué par le troupeau de vaches ou de. Je ne distingue pas bien. De quels animaux s’agit-il exactement ? Ahmed tente sa chance. Il y a peut-être là, l’âne que je cherche. Un mot aux employés qui montent la garde. Ahmed les connaît pour avoir travaillé avec eux. On roule au pas. Les ornières sont énormes. La voiture ne peut plus avancer. Stop. On descend. L’odeur. L’horreur. Ce n’est pas noir – ténèbres. Ni rouge ­– feu de forge. Ce n’est pas Jérôme Bosch. C’est pire. C’est gris. Vase. Jus de l’abcès des villes. Dont on ne distingue plus rien de ce qui le décompose. Et, perdue dans ce jus. Une pelle mécanique active un godet à la recherche de son âme pour dégager l’accès aux prochaines immondices. Y a-t-il encore un homme dans cette machine ? Autour, s’agglutinent des vaches. Impassibles avaleuses. Donneront-elles du lait blanc ?  Leurs dos fument. Sous les cordes qui tombent. Elles me semblent immobiles sous la grêle incessante d’oiseaux. Qui se posent ou s’élèvent. Concurrence d’espèces. Les choucas face aux mouettes. Goélands et cigognes. Tel un monstre à mille becs où l’aigrette pique bœuf est la reine. Par le nombre. D’œsophages. Non, Ahmed, Babel ne peut pas venir de cette tour de déchets. Il n’y qu’un âne au milieu des ordures. Battu aux jambes par un homme qui glisse sur la pente impossible à gravir. Non, pitié. On retourne à la ville. Moral en berne. Nous sommes bredouilles.

Dimanche matin. Sur les hauteurs de la ville. Il y a un souk aux animaux de ferme. Il faut y être vers les neuf heures. Je m’y rends plein d’espoir. La pluie toujours présente. Un bourbier. Dans lequel vont et viennent. Les camions pleins de paille. Les bétaillères. Dès qu’ils m’ont repéré comme acheteur en puissance. C’est l’émeute. Tout d’abord dire bonjour – Salamalékoum. – Malékousalam. Je m’approche des bêtes. Bien peu de candidats. Et, tous de petite taille. Fatigués. Maigres. Je n’en sors pas. Cependant, maquignon d’opérette. Faire les gestes qui m’importent. Je caresse des museaux. Je tâte des poitrails. Soulève des pieds. Les nettoie pour vérifier l’état de chaque sabot. Passe la main sur des échines. Regarde aussi les dents. Uniquement pour la frime. Impossible pour moi de connaître leur âge. Je ne sais pas lire les dentitions. Les quolibets vont leur train – Venez voir comment il faut choisir un âne ! Donne une pomme à chaque bête. Façon de dire choukrane. Sors une carotte énorme de mon sac et la découpe en rondelles – il va lui la mettre dans le cul ! Autour de nous, c’est un cercle de rires. L’un des agriculteurs me demande de le retrouver plus haut dans la vallée. Depuis la veille, une femme descend vers nous avec un âne. Malaise. Si l’animal, une fois de plus ne me convient pas, je vais passer pour un maniaque. Une heure plus tard. La femme arrive. Trempée. Disparaît pour laisser les hommes entre eux. Je recommence mon manège. Mais le pauvre âne n’est qu’une douleur. Quand j’essaie de lui caresser le sacrum à la naissance de la queue, il se plie sur ses pattes. Son dos se rétracte. Ahmed s’impatiente – Je vais te chercher une vache, un mouton, tu vas voir ils font tous ça. C’est l’hiver. Ils travaillent beaucoup. Ils mangent peu. Il fait froid. Je me rabats sur sa hauteur. Ahmed sort son mètre. Un mètre seize. Il explique au pauvre homme que je cherche une bête minimum un mètre vingt au garrot. Uniquement pour la forme, je demande le montant qu’il en veut. Mille huit cent dirhams. Hors de question. La fourchette va de mille à deux mille pour les plus beaux spécimens. Lui serre la main par correction et je clos la rencontre. La pluie redouble. Ahmed redémarre. Dans la voiture, gros silence. J’essuie régulièrement le pare-brise sur toute sa largeur pour qu’il puisse voir la route. On retourne vers Tétouan. Je lui parle d’un souk près de Larache, demain lundi. Mais, je vois bien que cette éventualité ne l’enchante guère. Les kilomètres. L’état des routes. Sur l’artère principale qui arrive de Tanger. Il s’arrête – Baisse ta vitre ! Un couple de sa connaissance achève de charger un âne qui croule sous une montagne d’herbe – Vous vendez votre âne ? L’homme s’approche. Salutations – Bien sûr que non ! Aussitôt, la femme intervient – Justement, j’y pensais, il faut voir… L’homme fait comprendre à Ahmed que ce n’est pas lui qui commande. Qu’on leur laisse le temps de rentrer décharger l’herbe à la maison. Qu’on les rejoigne dans une demi-heure. À voir la charge sous laquelle l’animal disparaît et le petit trot auquel il part, il n’y a pas l’ombre d’un doute, c’est un bosseur. Et, me dis en for intérieur que j’ai grand intérêt à lui trouver les qualités requises. On se perd dans les rues des faubourgs. Des immeubles en détresse au milieu de terrains où des vaches, des chevaux rachitiques ratissent l’herbe noyée dans les flaques. Une ruelle en béton rainuré descend à pic vers le ruisseau qui s’élargit en marécage. C’est là. La maison. Une fillette de sept ans, portrait craché du père, me regarde. Mon passe-montagne roulé en bonnet sur le haut de mon crâne. Les lunettes pleines de pluie. Ma cape qui ruisselle et mes chaussures boueuses. Je ne suis pas beau à voir. Elle sait déjà que je viens pour négocier. Visiblement ça l’intéresse. Il est treize heures. L’âne est déchargé. Il attend patiemment sous un grand chèvrefeuille. Il est trempé. Le poil pris dans la crotte et la boue. On le sent éreinté. Des poules, nous tournent autour. Une porte en tôle s’ouvre. La femme est devant moi. Un fichu de coton de couleur sur la tête. Elle est belle. Des yeux sûrs. Un brin malicieux. Les traits de son visage descendent tout en douceur de ses pommettes un peu saillantes à son menton on ne peut plus volontaire. L’homme, à côté, est un fantôme. Les palabres commencent. Ahmed sert d’interprète. L’animal n’est pas vieux. Elle veut me faire croire qu’il a six ans. Peu importe. Ses pieds sont impeccables. Les antérieurs ferrés. Il a des croûtes et des inflammations le long des jambes. Rien d’inquiétant. Quelques soins et quelques jours. Il n’y paraîtra plus. Rapide brossage. Sous la pluie, je l’équipe du bât et de tout le matériel de portage. Il va falloir tout resserrer au niveau des courroies. Taille S. Minimum. Des petits voisins sont venus en renfort. L’événement est de taille. Anina vend son âne. Mohamed suit le mouvement. Résigné. D’une douceur incrédule. Ses yeux me suivent dans chacun de mes gestes. Combien souhaite-t-elle me le vendre ? – C’est une bonne bête, j’ai déjà un acheteur à mille cinq cents. Pour toi, mille six cents. Sinon, il reste là. Je n’ai pas envie de négocier. L’âne est leur outil de travail. Même si je sais par ailleurs que la jument au pré va prendre le relais, autant qu’ils en tirent la somme qui leur convient. – Mille six cents, c’est d’accord ! Et je lui tends la main. Me tend la sienne. La vente est scellée. Ahmed répète la somme. Une fois en arabe en regardant la femme. Une fois en français en se tournant vers moi. Babel I est reparti en Normandie. Vive Babel II ! Babel II de Tétouan. Au Maroc. Ahmed est tout sourire – Tu vois Marc, me dit-il, ce qu’on ne trouve pas dans la rivière on le trouve dans la mer. Inch’Allah !



«Il y les voyages dont on rêve, il y a ceux qu’on s’autorise à faire, ceux qu’on pense avoir faits. Lesquels méritent le plus d’être contés?» Marc ROGER - Sur les chemins dOxor.

Note de lecture: Sur les chemins dOxor

«A pied, en livres et à haute voix.» Telle est la devise de l’auteur, qui se présente comme Lecteur public, et dont le récit est titré Sur les chemins d’Oxor – chroniques méditerranéennes (2003 – 2004) et raconte un voyage d’un an, un an de lectures dans les pays de la méditerranée. Ce voyage sera l’occasion de constats, de réflexions, de prises de positions. De rencontres avec des gens pour qui un départ «n’est rien d’autre qu’un drame, car payé sans retour.» Lire un texte à des adultes dans une bibliothèque n’a pas le même effet à Mostar qu’à Nevers. Où sont le rire et le rêve ? Remplacés par le silence et la douleur. Sarajevo, la Perle des Balkans « a du mal à briller. Difficile aujourd’hui de nous vendre du rêve.»

«Dès que la terre un peu plane offre à l’homme quelques distances où loger son sommeil, poser sa nourriture et coudre d’épouse à mari les lendemains de l’espèce, il y a de la merde alentour.»

C’est valable en Grèce comme ailleurs. A Istanbul, la ville est si bruyante que l’on peut «l’écouter les yeux fermés.» Mais le peuple turc, sympathique, généreux,  parmi lequel on peut voir en une journée autant de femmes voilées que de pin-up en jeans, autorise peut-être l’espoir. Il doit être possible de « trouver de la mesure dans le respect des différences.» Turquie, Syrie, Libye. Comme dans beaucoup de récits de voyages nous avons droit au chapitre «passage de frontière» et au délire des hommes, «qui aiment à bâtir entre eux des murs, de préférence infranchissables.» Ici racket et trafics en tout genre. Là, une fois entré dans le pays, un peuple qu’on infantilise et que l’on oblige poliment à écouter le conteur.

Oxor? Un pays imaginaire, entre Orient et Occident ? L’auteur: Un griot, un conteur, un voyageur, un écrivain qui nous livre ses réflexions sur sa pérégrination d’un an sur les routes et plus de vingt mille kilomètres parcourus entre l'Italie, la Croatie, la Bosnie, le Monténégro, la Serbie, la Macédoine, la Grèce, la Turquie, la Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël, la Palestine, Chypre, la Libye, la Tunisie, l'Algérie, le Maroc et l'Espagne. «Je ne me souviens bien d’un pays que par les rencontres que j’y fais, que parce que les gens veulent bien me dire de leur façon de vivre, pleurer, rire, dormir et manger.» Et ceci:

«Il y les voyages dont on rêve, il y a ceux qu’on s’autorise à faire, ceux qu’on pense avoir faits. Lesquels méritent le plus d’être contés?»

Ce voyage bien réel dont le récit nous a été conté, plein de rencontres, de bonnes ou mauvaises surprises, d’espoirs aussi, fait quand même l’objet d’un constat encore bien amer :  «Est-ce assez d’être un simple lecteur des contrastes du monde sans ne rien pouvoir faire?» Est-il admissible aujourd’hui, pour un conteur, de ne pas pouvoir exercer sur une place publique ? Est-ce «faute d’audace ou bien de liberté ? Malheureusement de la seconde, la grande absente de la plupart des pays traversés.» C’est quand même une invitation au voyage. Et à la lecture.

Les premières lignes : «Avant toute chose, je suis lecteur… Choisir le sens de ma circumnavigation en fonction même des écritures. De gauche à droite, pour aller lire de Marseille à Beyrouth, puis à partir du Sinaï, quand on regarde la carte, marcher de droite à gauche jusqu’à l’Atlas, pour être en quelque sorte en phase avec le monde arabe. Mer coté droit, debout, je marcherai la terre à gauche, coté duquel, lorsque je lis, je tiens le livre en main.» Actes Sud 2005.



Autres sites à consulter

La Voie des livres 

Lire à voix haute ? «Retour aux sources ou bien descente aux embouchures? Le texte seul avec la voix. Le son navigue en transportant du sens jusqu’à l’oreille transportée.»

Sur les chemins d'Oxor. Le site du périple et du récit paru aux éditions Actes Sud.



Biographie

> À pied et à voix haute - Le tour de France en livres d'un lecteur public. HB éditions.

Marc Roger raconte ici ses enthousiasmes comme ses déceptions, tant il est vrai que les Français en matière d'écoute et d'hospitalité, sont capables du meilleur comme du pire...

> Sur les chemins d'Oxor. Actes Sud.

Ce livre nous entraîne dans une formidable balade, pas à pas et pied à pied, devant des lecteurs captivés par la voix enchantée de Marc Roger. Trois ans de préparation, un an sur les routes et plus de vingt mille kilomètres parcourus entre l'Italie, la Croatie, la Bosnie, le Monténégro, la Serbie, la Macédoine, la Grèce, la Turquie, la Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël, la Palestine, Chypre, la Libye, la Tunisie, l'Algérie, le Maroc et l'Espagne.


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