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Les récits de voyages en bagnole |
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Au sommaire de ce dossier:
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> Une chronique anecdotique et sans conséquence intitulée Du voyage en auto et de quelques conséquences...
A partir de L'Usage du Monde et de La Voie cruelle. > Une note de lecture d'un récit de voyage en bagnole «à la limite»: Les autonautes de la cosmoroute, par Carol DUNLOP et Julio CORTAZAR. > Une note de lecture d'un récit de voyage en 4L: Falk van GAVER - La Route des steppes - 22 000 km en 4L à travers l’Asie centrale; et un entretien avec les auteurs. > Un texte inédit: L'Afrique en Deuche, de Jean Pierre JUB, un autre grand périple et une autre voiture mythique. > Un texte inédit de Françoise BLANCHARD, La Mariée du péage, extrait d'un recueil de nouvelles A l'arrière des petites berlines. > Quelques propositions de lectures supplémentaires. |
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Chronique
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Du voyage en auto et de quelques conséquences...Voici, à travers deux récits célèbres – La Voie cruelle et l’Usage du monde, quelques exemples des affres de l’automobile. Nous sommes en 1939 pour l’une, en 1954 pour l’autre. La technique automobile, la puissance, la fiabilité ne sont pas celles d’aujourd’hui. Mais malgré tout est-ce si différent ? Bien sûr les récits de voyages de Maillart et Bouvier n’ont pas l’automobile comme sujet principal. Ma vision des choses est donc anecdotique. Mais divertissante, je l’espère.L’une des célèbres voitures du récit de voyage est la Ford moteur V8 de dix-huit chevaux qui conduisit Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach (Christina dans le récit) sur les routes de l’Afghanistan en 1939. D’abord, pourquoi faut-il une voiture? Elle Maillart répond: «– Une Ford! C’est la voiture qu’il faut pour suivre la nouvelle route de l’Hazarejat en Afghanistan. En Iran aussi il faut avoir une voiture à soi. Il y a deux ans, j’ai fait le voyage des Indes en Turquie à bord de camions et d’autobus : je n’oublierai pas de sitôt ce voyage riche en poussière et en pannes.» (VC p22) Ce qui n’empêche nullement les petits désagréments: «Nous laissâmes l’auto au milieu du village en gradins; elle était sur le point de râler.» (VC p111) Le voyage se poursuivra néanmoins, avec ses pannes, ses frayeurs aux bords des précipices, des paysages somptueux ou inhospitaliers. Avant d’en arriver là, il vaut mieux entretenir la voiture. C’est ce que raconte Nicolas Bouvier dans le plus connu des récits de voyages en voiture: l’Usage du Monde, un périple e compagnie de son ami le peintre Thierry Vernet, de Belgrade à Kaboul dans les années 50. La voiture : une Fiat Topolino, minuscule. Elle figure en couverture du livre L’œil du voyageur et sur celle de la collection Quarto Nicolas Bouvier avait interrogé Ella Maillart sur les conditions de route jusqu’à Madras. On ignore si des questions sur la mécanique ont été abordées… (OV p7) Si oui on peut penser que la première règle à retenir devait être: bichonner le matériel. «Sur la place, je retrouvai Thierry absorbé dans la toilette du moteur. Il travaillait sans lever la tête au milieu d’une bonne centaine de curieux. (…) Il faut graisser les lames de ressorts pour les rendre moins cassantes, souffler dans les gicleurs, décrasser les bougies, la delco, et régler l’avance que les cahots et les secousses de la veille avaient chaque fois déplacé. Depuis que les routes étaient devenues mauvaises, nous répétions chaque jour cette opération pour gagner un peu de puissance et mettre la chance avec nous.» (UM p157) Toutes ces précautions n’empêchent pas la panne. Et la première des pannes: «Thierry prit le volant, tira le démarreur et se relevé pantelant de déception.» Il faut (encore) pousser la voiture. Ou bien encore ouvrir le capot et essayer de trouver ce qui ne va plus. «Défaire tout le bagage, sortir la batterie (…) chercher des courts-circuits dissimulés par le cambouis, manier des vis grosses comme des rognures d’ongle, qui vous échappent, qui tombent dans le sable brûlant ou dans des touffes de menthe, et qu’on cherche interminablement à quatre pattes… » A tout mal il y a un remède. A toute panne il y a une solution. Finalement la voiture repart et remplit son office. Du moins tans que la route ne s’élève pas trop : la puissance des moteurs n’était pas toujours adaptée aux routes de l’Orient… Les cols des routes de l’Asie inquiétaient les deux voyageurs. A juste titre. Mais il y avait d’abord les bons moments. «Vers minuit (…) Le toit était ouvert sur un ciel criblé d’étoiles. (…) Jusqu’à l’aube je conduis lentement, tous feux éteints pour ménager la batterie.» Et puis les difficultés arrivent, et s’enchaînent. «Dans le dernier col, la route de terre est glissante, et les rampes trop fortes pour le moteur. Juste avant qu’il ne cale, je secoue Thierry qui saute, et pousse tout en dormant. Au prochain replat j‘attends qu’il me rattrape.» (UM p151) Parfois la difficulté est à la limite du supportable. Quelque part, une montagne. Un soleil de plomb. Une piste «avec une pente impossible» mène à un petit col. «Il fallut le gravir quatre fois pour coltiner le bagage jusqu’au sommet. Puis on empoigna avec des chiffons la voiture dont on ne pouvait plus toucher les tôles. Première, embrayer, sauter, pousser… jusqu’à ce que tout s’obscurcisse. Au haut du col, les pistons cognaient avec un mauvais bruit et les larmes nous giclaient dans les yeux.» Quand la difficulté est trop grande, ou tout simplement en raison des lois de la Nature, l’auto sert de bivouac. «Dormir dans la voiture, dormir, rêver sa vie, le rêve changeant de cours et de couleur à chaque cahot, menant rapidement l’histoire à son terme lorsqu’un cassis plus profond vous ébranle, ou un changement soudain dans le régime du moteur, ou enfin le silence qui déferle quand le conducteur a coupé le contact pour se reposer lui aussi. On presse sa tête meurtrie contre la vitre, on voit dans les brumes de l’aube un talus, des bosquets, un gué où une bergère en babouches, un rameau de noisetier à la main, fait passer un troupeau de buffles dont l’haleine chaude, sentant fort, vous réveille cette fois tout à fait : et on ne perd rien à débarquer dans cette réalité-là.» (UM pP151) Un voyage a dos de chameau aurait-il débouché sur des images aussi poétiques ? En cas de panne, l’une des solutions, encore possible à cette époque, était de pousser la voiture. Ce que font Nicolas et Thierry. Et ce qui ne manque pas de les faire remarquer. «Une petite voiture encadrée par deux coureurs qui la manœuvre de l’extérieur, ça retient quand même l’attention. Les camions qui venaient d’Erzerum la connaissaient déjà par les récits de ceux qui nous avaient dépassé la veille. D’aussi loin qu’ils l’apercevaient, ils saluaient au klaxon.» (UM p 159) D’autres voyageurs utiliseront la voiture comme moyen de transport principal de leurs voyages. Vous en trouverez des exemples dans la bibliographie de ce dossier. Et, à l’exemple de ces deux pionniers, qui sont aussi deux grands écrivains, ils en décriront les us et coutumes, et rapporteront des histoires que seul ce moyen de locomotion pouvait générer. La vieille Fiat Topolino a fait ce qu’elle a pu. Pas grave car «nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux: la lenteur», écrivait Nicolas Bouvier. Il ‘est pas certain que les voyages en bagnoles aient aujourd’hui le même charme. © LB EVNET 2006(VC) Ella Maillart - La Voie cruelle - Deux femmes, une Ford vers l’Afghanistan. Payot 1988. - (UM) L’Usage du monde - Nicolas Bouvier. In Œuvres, Gallimard Quarto. - (OV) L’œil du voyageur - Nicolas Bouvier. Aux éditions Hoëbeke / Musée de l’Élysée 2001. |
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Chronique
Synonyme de liberté, le périple automobile permet effectivement d’aller plus loin et de découvrir des lieux oubliés ou dénigrés par les guides officiels. Octave Mirbeau - La 628-E8, est disponible dans le volume 3 des oeuvres complètes publiées par Buchet Chastel.Jack Kerouac - Sur la route. On peut lire ce chef-d'oeuvre publié par Gallimard, en Folio, ou dans le gros volume Quarto.Pierre Daninos - Les vacances à tout prix. Ce livre n'est pas disponible actuellement. Il a été publié en Livre de poche. On doit le trouver chez les bouquinistes.Mythologies, de Roland Barthes, est disponible au Seuil.
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Franck Michel - L’automobile comme prison mobile«Il faut bien le dire – et ce n’est pas la moindre de ses curiosités- l’automobilisme est donc une maladie, une maladie mentale Et cette maladie s’appelle d’un nom très joli : la vitesse» La 628-E8, Paris, Fasquelle, 1907. Au volant de son «tacot», l’écrivain Mirbeau avait déjà vu juste! Cent ans après la publication de La 628-E8, l’automobile est toujours aussi vénérée de par le monde, l’hymne qui lui fut alors dédié s’étant déplacé vers d’autres continents. Pour le meilleur et surtout pour le pire, qu’il s’agisse de l’état de la planète ou de celui de ses habitants, plus individualistes et matérialistes que jamais. Pour ce qui est du rapprochement des peuples, un siècle d’aventure mécanique a fortement remis en cause les espoirs suscités à la Belle Époque… La voiture distingue et sépare, enferme même, bien plus qu’elle ne rapproche, même si des exceptions viennent toujours – à l’instar déjà du périple de Mirbeau – confirmer la règle. Sur la (dé)routeAu fil du XXe siècle, le mythe de l’automobile s’est installé dans les têtes avant de se répandre comme une marée noire de ce pétrole dont la machine a tant besoin pour fonctionner: car il en faut du carburant pour alimenter et huiler la bonne mécanique des fantasmes. Le mythe donc perdure. De Morand à Barthes, en passant par les entreprises de conquêtes coloniales automobiles du monde (des «croisières noire et jaune» jusqu’à l’actuel Paris- Dakar) –, ainsi que par la place prépondérante, oppressante même, qu’occupe désormais la voiture individuelle au cœur de nos vies, de nos cités, de nos séjours touristiques, au risque de tuer le sens même du voyage, d’hypothéquer l’indispensable ouverture aux autres et d’entraver un peu plus la diversité du monde, l’automobile s’est imposée jusque dans les foyers démunis qui n’hésitent pas à s’endetter pour «posséder» une voiture, et donc faire comme le voisin… De l’autonomie dans le meilleur des cas à l’auto asservissement dans le pire des cas, l’auto est d’abord un objet mobile, et non pas un sujet que certains vont jusqu’à préférer à leur humaine moitié. En voiture, ou à cause d’elle, le crash n’est jamais très loin… Ce texte évoque l’essor de l’automobile dans notre société occidentale, en partant des années 1950 notamment, et présente ensuite quelques-unes de ses évolutions jusqu’à nos jours. Le règne de l’automobile au cœur du XXe siècleLes années d’après-guerre (1945-1955) voient l’accroissement de la consommation et la possession d’une voiture personnelle est un signe extérieur de cette nouvelle richesse. Le besoin de liberté conjugué à la montée de l’individualisme fait de l’automobile le parfait moyen de s’évader du quotidien, d’échapper à l’emprise du monde du travail, bref de partir en vacances à la mer ou en voyage en Asie centrale. Lentement, le mythe de l’automobile s’installe. Parti des États-unis, il gagne en audience avec «la fureur de vivre» ainsi qu’avec la nouvelle quête de liberté symbolisée par les poètes routards de la Beat Generation. En Europe, le relais est pris avec des partisans de l’aventure mécanique mais dont le souci premier est d’abord d’échapper à l’ennui et d’aller «voir» le monde de leurs propres yeux: L’usage du monde de Nicolas Bouvier sera, à ce titre et avant l’heure, la version européenne de Sur la route de Jack Kerouac… Des générations entières grandiront – et voyageront – avec ces deux ouvrages en poche ou dans leur sac à dos. Synonyme de liberté, le périple automobile permet effectivement d’aller plus loin et de découvrir des lieux oubliés ou dénigrés par les guides officiels. En 1958 paraît Vacances à tout prix de Pierre Daninos (écrivain mort en janvier 2005), où un chapitre entier est consacré aux «joies de l’auto», à la gloire des Dauphine, 2CV et 4CV. L’auteur y raconte ces rencontres inédites en bordure des routes de France entre automobilistes de toutes régions et nations: «La ronde est sans fin, l’univers roule, la France bouge». Mais, on entrevoit déjà les dépendances et les limites de la fée automobile: la vitesse, les injures, le sexisme, la concupiscence, la jalousie, la concurrence. Sans oublier, le vol de véhicules, le crédit et l’endettement des ménages, l’enfer des garagistes ou l’augmentation du prix de l’essence, ou encore le mari qui préfère sa voiture à sa femme… Au fur à mesure que progresse le pouvoir d’achat des Français, l’auto s’impose dans le foyer tout comme sur la route des vacances. Au détriment évidemment des transports collectifs ou non polluants… Roland Barthes avait parfaitement exploré, dès 1957 dans Mythologies, le mythe de la nouvelle déesse – en l’occurrence la Citroën DS – en montrant le processus de sacralisation de l’auto sur l’autel de la consommation. Jusqu’à nos jours, la publicité se chargera de convaincre, en dépit du bons sens écologique, les derniers résistants. La route et ses abords se transforment progressivement, pas encore en non-lieux, mais déjà en indispensables lieux de vacances, mention «à ne pas manquer» dans les guides. Avec L’automobile notre amie, titre d’un livre populaire de Jacques Loste, la nouvelle liberté de circuler se manifeste également avec l’essor des campings, des auberges, des infrastructures hôtelières en général, et bientôt des «bed & breakfast» importés du Royaume Uni tout comme d’ailleurs le camping. A partir de 1955, le Ministère de l’Agriculture encourage la création de gîtes ruraux labellisés, afin de mieux accueillir les cohortes de touristes ayant optés pour le tourisme individuel. Le développement du caravaning complète le tableau, sans oublier que le tourisme collectif emprunte également la route: les cars transportent de plus en plus de touristes, surtout durant la période desdites «grandes vacances». Les années 1950 voient la route prendre définitivement le dessus sur le rail. Les bouchons naissent, les problèmes de parking aussi. Les conflits surgissent, les insultes pleuvent… L’été, la route des vacances est envahie par un incontrôlable flot de voitures, et une organisation drastique de ce tourisme de masse en gestation devient rapidement inéluctable. La prise de route par les Français ne cesse d’augmenter : 65% en 1964, 79% en 1973 et 83% en 1979. Dès 1950, le réseau routier se développe, et les touristes investissent non plus seulement les «destinations» mais aussi les «itinéraires»: route des fromages, des vins, des plages, des crêtes, circuit des Cévennes ou de la Dordogne, des châteaux de la Loire, etc. Les grands axes deviennent d’incontournables lieux de passage, non dépourvus de nuisances: l’encombrement de la Nationale 7, alors évoqué dans une chanson de Trenet, annonce déjà l’engorgement estival de l’autoroute du Sud… L’autoroute va remplacer la route. Elle a aussi changé la nature du voyage en automobile, la découverte cédant le pas à la vitesse, et la possibilité d’aventure au souci de performance. Le temps devient le bien le plus précieux à ne perdre sous aucun prétexte. Les autoroutes se construisent en même temps que se multiplient les Club Méditerranée et entre les deux, on peut percevoir une similitude: l’automobiliste (sur l’autoroute) et le vacancier (au Club Med) sont tous deux séparés du monde par des grillages ou des remblais, des murs ou des no man’s land. Une coupure avec le monde qui éloigne nos touristes de l’univers réel du voyage. Pour mieux vivre leurs vacances à l’ombre des cocotiers et surtout des soucis.
De nos jours, l’automobile est une drogue à laquelle ses adeptes sont accrochésOscillant entre fléau moderne et objet d’une liberté sous surveillance, l’automobile est un «bien» qui, avec le temps et l’argent, ne cesse faire du mal. Et en cinquante ans, la route aussi a perdu de sa saveur d’antan. La liberté que l’échappée belle au volant de sa voiture permettait en 1950 a été remplacée par l’asservissement à un moyen de transport permettant d’aller au travail et de partir en vacances en famille. Mais on ne prend plus sa voiture pour aller en Afghanistan, allez savoir pourquoi… Au-delà du contexte géopolitique qui rend la planète moins fréquentable, l’avion est bien entendu aussi passé par là. La banalisation des vols aériens – sans même parler de la vogue des low cost! – a permis de se passer de l’automobile pour aller au loin. Règles de conduite plus strictes, amendes plus lourdes, accidents et pollution, ou encore insécurité croissante et partage de l’espace routier plus difficile, constituent également des facteurs qui rendent moins agréable la vie de l’automobiliste. La voiture entrave plus souvent la liberté de mouvement qu’elle ne libère l’usager du capharnaüm des transports collectifs. Circuler en voiture individuelle dans les grandes cités relève du parcours de combattant, pour avancer dans la cohue ou pour trouver une place de stationnement. Le citoyen doit réadapter l’usage de son véhicule : il prend la voiture – de plus en plus un 4X4 (encore une atteinte à l’environnement et une agression du paysage !) – pour se mettre au vert, loin du bruit de la ville et du monde. En même temps, d’un point de vue technique, les nouveaux modèles automobiles gagnent en sécurité et en confort (on n’hésite pas à parler de future voiture «propre»!), et le nombre d’accidents baisse en raison de mesures drastiques concernant la sécurité routière. L’auto reste, néanmoins, aux yeux de certaines personnes, un moyen extraordinaire de prendre la tangente, de mettre les voiles pour retrouver un espace préservé propice à la nature et à l’intimité. Avec un score d’environ 80% en 2000, l’automobile demeure nettement le moyen de déplacement privilégié des Français. Une autonomie de la mobilité que paraît confirmer la tendance actuelle d’une volonté de voyager seul au milieu de tous. Le touriste motorisé – autorisé – veut entièrement décider du cours de ses vacances, et la voiture procure l’illusion d’une autonomie relative, même si l’industrie du tourisme rattrape bien vite notre touriste. Auprès des jeunes, la fascination pour la «bagnole» et l’envie de parcourir la route à bord de son propre engin augmentent sans arrêt. Ces dernières années, près d’un million de permis de conduire ont été délivrés annuellement en France! L’automobile, objet de vénération et symbole sexuel, jouit d’un pouvoir de séduction aussi impressionnant qu’inquiétant. Après les ravages de la publicité, la voiture est même élevée au rang d’objet d’art: Artcar pour amateurs avertis ou simplement exposition de voitures empilées ou calcinées pour sensibiliser les automobilistes aux dangers de la route… D’espace de vie chanté par les Beatniks, la route s’est muée en territoire de survie. Au péril souvent de sa vie. L’individualisme grandissant jusqu’à l’extrême ainsi que la peur de l’autre si savamment entretenue par les médias contribuent à l’évolution des pratiques et usagers de la route, de ses difficultés et ses spécificités. Le routard ou l’auto-stoppeur se fait plus rare, il risque d’attendre au bord de la route de longues heures. Souvent, il est remplacé par un exclu, un chômeur, un SDF, un «traveller» ou encore un «nomade du vide». Dans notre imaginaire, nourri de séries télévisées américaines, la route est mafieuse, dangereuse, elle n’appelle plus la liberté ou la découverte, mais le péril et le repli ou, parfois, la course et la compétition, comme le rituel néocolonial et meurtrier du Paris- Dakar. Jadis ouverture sur l’horizon, la route aujourd’hui se rétracte, elle tend à se transformer en rue, avec ses bas-fonds, ses trottoirs, et ses occupants indésirables. La seule route qui fait encore rêver nos contemporains est celle de la culture (Route de la Soie, des Manoirs, des Vins…) ou celle de la campagne qui offre une chance de retraite auprès des fameuses «valeurs refuges», sans oublier aujourd’hui le fructueux «terroir-caisse»… La seconde partie du XXe siècle a vu le réseau routier tisser une immense toile dans tout l’Hexagone, le parc automobile exploser et les accidents se multiplier. En 1949 est créée la Prévention routière et le Code de la route de 1958 instaure pour la première fois le délit de conduite sous l’emprise de l’alcool. Les années hippies, celles de la route glorieuse et mythique, sont également les plus meurtrières: de 8 863 morts sur les routes de France en 1956, on est passé à 16 617 morts en 1972, un triste record jamais égalé depuis. C’est déjà ça de pris qui n’aura pas empiré… Progressivement, la sécurité routière devient un enjeu et une priorité politiques que viennent corroborer des mesures drastiques : limitations de vitesse, port de la ceinture de sécurité obligatoire partout en 1979 (et à l’arrière en 1990), port du casque obligatoire pour les motards depuis l’été 1973, radars et contrôles policiers accrus, alcootest puis taux d’alcoolémie ramené en 1995 à 0,5 g/l de sang, etc. Des mesures cumulées qui contribueront à baisser considérablement le taux de mortalité routière. Entre 1956 et 2002, le nombre de véhicules en circulation (quatre roue et plus) a été multiplié par près de 8, passant de 4 443 000 à 35 144 000. Plus de véhicules mais moins de décès. C’est aussi la modernité qui est passée par là : davantage de prévention et de répression, sans oublier un meilleur réseau routier et des véhicules beaucoup plus sûrs. A la fin des années 1990, le réseau routier de la France est l’un des plus denses de la planète, il s’étire sur près de 750 000 km. La route a encore un bel avenir devant elle! - - - * - - - * - - - Pour conclure, on remarque qu’en moins d’un siècle, l’automobile est passée de la liberté au servage, d’une image d’icône de l’indépendance à une image de repli où l’être humain ne serait plus qu’un esclave au service de la machine… A voir, car les choses ne sont pas aussi tranchées ! Toujours est-il, qu’un siècle après la description qu’en donne Mirbeau dans La 628-E8, l’automobile reste la véritable «reine des transports», même si la «petite reine» (le vélo!) – et c’est tant mieux! – gagne du terrain, du moins dans nos contrées fatigués par la surmodernité… Indéniablement, l’automobile a modelé nos modes de vie, modifié l’ordre de nos déplacements, mais également bouleversé nos façons d’être et de penser: de l’esprit de compétition à celui de l’aventure, avec son culte de la vitesse et sa culture de soi, le voyage en automobile a certes permis d’élargir l’horizon en toute liberté, de Mirbeau à Kerouac, mais il a aussi démontré toutes les limites humaines dès lors que, asservi à l’ordre du Progrès, l’homme – bien plus la femme au demeurant ! – livre son destin au pouvoir tout-puissant du couple technique- technologie. Un siècle sépare une belle époque pleine de rêves et une vieille Europe qui doute d’elle-même et se sent privée d’utopie : la bagnole tout comme le voyage transformé en tourisme, ne seraient-ils dans ce contexte plus que de vulgaires moyens d’assouvir une véritable double ardeur oubliée, mais ô combien fantasmée? L’envie de l’ailleurs et la passion de l’autre. © Franck Michel* * Franck MICHEL est anthropologue, enseignant à l’Université de Corse, et directeur de l’association Déroutes & Détours ( www.deroutes.com ).Derniers ouvrages parus : Voyage au Bout de la route. Essai de socio-anthropologie (L’Aube, 2004), Désirs d’Ailleurs. Essai d’anthropologie des voyages (PUL, Québec, 2004), Autonomadie. Essai sur le nomadisme et l’autonomie (Homnisphères, 2005), Tourismes & Identités (ouv. coll. avec J.-M. Furt, L’Harmattan, 2 vols, 2006 et 2007), Planète Sexe. Tourismes sexuels, marchandisation et déshumanisation des corps (Homnisphères, 2006), et Voyage au bout du sexe. Trafics et tourismes sexuels en Asie et ailleurs (PUL, Québec, 2006). |
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Note de lecture
A lire en écoutant une musique qui fait penser au voyage, à la route, quelque chose de tendre et violent à la fois, d’un peu électrique. A mon avis, une compilation de Neil Young ferait parfaitement l’affaire.
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Carol DUNLOP et Julio CORTAZAR – Les autonautes de la cosmorouteOu: Un voyage intemporel Paris – Marseille Le projet coté pratique: faire le voyage de Paris à Marseille en camping-car sans quitter l’autoroute une seule fois; visiter deux parkings par jour en passant toujours la nuit dans le deuxième; prendre note de toute observation pertinente; écrire le livre de l’expédition, «s’inspirant peut-être des récits de voyages des grands explorateurs du passé.» Le projet littéraire: «raconter d’une façon tout à fait littéraire, poétique et humoristique, les étapes, événements et expériences divers que va nous offrir sans doute un voyage aussi étrange.» L’autoroute n’est peut-être pas seulement «un ouvrage moderne minutieusement étudié pour permettre à des voyageurs, enfermées dans des capsules à quatre roues, de parcourir (rapidement) un trajet» Mais qu’allait-il se passer avec une progression au ralenti alors que tout le monde fonce à toute allure ? Départ: le dimanche 23 mai 1982, quelque part dans le Xe arrondissement. Arrivée mercredi 23 juin 1982. Résultat: les voyageurs n’ont rien vu de l’autoroute ou presque. Tout s’est passé sur les parkings. Là, sur ces grandes aires qui voient «naître chaque soir une petite ville éphémère la plus internationale du monde» il a eu matière à notes, articles, photos. Les voitures, les camions aux bâches sans raison sociale, leurs occupants adultes, enfants, animaux. Les jardiniers des aires, les poubelles, les arbres… toute une poésie souvent ignorée. Dans une prose mêlant humour (beaucoup), détachement, mélancolie (parfois, à cause du sujet sans doute, mais aussi de la maladie et du répit qu’elle laisse momentanément à Carol), les deux auteurs se relaient pour proposer un mélange de livre de bord, récit de voyage, enquête ethnographique et reportage photos. Etrange bouquin quand même. Non pas tant le point de départ, qui est une idée saugrenue mais pourquoi pas, que le résultat. Est-ce la métaphore d’une rencontre amoureuse : le livre commence par des «préliminaires»; et il est semé de passages érotiques. Est-ce un récit de voyage? il ne figure pas dans les anthologies. Un album photos des années 80? Le dialogue littéraire entre deux être que la mort va bientôt séparer? Je ne sais pas trop. Je n’ai pas toujours accroché, mais il faut reconnaître qu’il y a une certaine musicalité et que tout ça a une certaine allure. A propos de musicalité: à lire en écoutant une musique qui fait penser au voyage, à la route, quelque chose de tendre et violent à la fois, d’un peu électrique. A mon avis, une compilation de Neil Young ferait parfaitement l’affaire. Les premières lignes: «De la façon dont nous fûmes amenés à écrire une lettre qui, pour insolite qu’elle fût, n’en méritait pas moins une réponse, laquelle ne vint pas. Ce que voyant, les autonautes décidèrent d’ignorer pareille impolitesse et de mener à bon terme ce qui dans la susdite se trouvait exposé de façon aussi plaisante que détaillée.» Éditions Gallimard 1983.Carol DUNLOP est née aux États-Unis en 1946, a vécu et publié en France. Elle est morte en novembre 1982. Julio CORTAZAR est né à Bruxelles de parents argentins en 1914. Il a longtemps vécu en France et il a notamment obtenu le prix Médicis étranger en 1974. Il est décédé en 1984. Le point de vue de l'éditeur. Carol Dunlop et Julio Cortazar ont passé un mois sur l'autoroute Paris-Marseille. Le petit précis de la flore et de la faune - toutes espèces mêlées - qu'ils pensaient retirer de l'expédition devient surtout un chant d'amour sur une île déserte, un refrain mélancolique où le temps que l'on avait cru ainsi immobilisé s'emballe soudain. Deux parkings par jour à bord d'un camping-car. Certains révèlent de fabuleuses richesses: érotisme, alouettes, horizons bucoliques, gastronomie, avec au loin un bruit de fond comparable à celui de la mer des Caraïbes. D'autres livrent passage à des menaces terrifiantes : sorcières, agents secrets, camions en provenance de l'inconnu... A la fois soumis aux rêves et pour ainsi dire engagés dans le siècle, Carol Dunlop et Julio Cortazar semblent poussés par l'espoir d'un langage magique capable de changer la vie de tous. C'est dans une prose d'une drôlerie irrésistible et qui possède en même temps l'intensité et la solitude qui sont le propre de la poésie, qu'ils proposent au lecteur de partager la confiance sans faille qu'ils accordent aux pouvoirs de l'imagination. |
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Note de lecture
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Falk van GAVER - La Route des steppes - 22 000 km en 4L à travers l’Asie centrale«Nous sommes des bohèmes, c’est-à-dire organisés et désinvoltes: prêts à tout.» C’est en quelque sorte la devise du tandem Falk van Gaver et Jean-Baptiste Warluzel à l’aube d’un sacré périple : une traversée de l’Asie en 4L, de la Turquie à la Mongolie. Cinq mois et 22 000 km plus tard, après les plateaux anatoliens, les déserts ouzbeks, les montagnes kirghizes, les steppes kazakhes, le massif altaïque et les plaines russes: ce récit. Le récit de van Gaver c’est bien sûr le récit de nombreuses et inoubliables rencontres. Avec des paysages. La steppe, bien sûr. «Quelque chose comme une nuit en mer. On a l’impression de rouler à travers une peinture, dans un tableau où l’on pourrait s’enfoncer.» Rencontre avec les villes, comme Tachkent, par exemple, une «bouche sans fond qui engouffre tout contre de l’argent.» Rencontre avec la peur. Comme Ossendowski (Bêtes, hommes et Dieux, chez Phébus), dans les hautes plaines du Tibet ou sur les pentes de l’Himalaya, l’auteur a ressenti «l’effroi sacré, le timor panicus des Anciens.» Rencontre avec les gens du cru, avec des fêtes, comme cet inoubliable Noël au Tibet. Rencontre avec le passé et l’Histoire des pays traversés. Des Huns aux Turcs, aux Chinois. Avec la littérature : des textes de Nazim Hikmet et de Nasr Eddin Hodja ponctuent le récit. C’est aussi l’histoire d’un périple automobile, avec une vieille 4L de 160 000 km au compteur. Avec son lot de problèmes mécaniques, de réparations de fortune. Avec les habituels et ubuesques tracasseries douanières. Et l’inconfort. Il fait froid. «La Haute Asie nous lèche de sa langue gelée.» Et deux voyageurs dans une 4L, ça doit cohabiter. Même si une tente annexe permet parfois de s’étendre de tout son long. «Il y a des mœurs de la 4L, une spiritualité de la 4L». Ce périple, y compris le retour à travers la Russie en Janvier, quand «les routes sont infinies. Il fait moins vingt-huit degrés dehors, moins cinq dedans», ce que k’auteur appelle «un hiver au paradis», ce périple restera donc dans les anales, comme d’autres traversées vers l’Asie en Citroën ou en Fiat. Et puis la question. Pourquoi partir? Des parents voyageurs et une jeunesse vagabonde? Certes, mais ça n’explique pas tout. D’ailleurs pour van Gaver, «au fond, comme la rose, la route est sans pourquoi.» Alors tous ces kilomètres… Pas seulement pour un petit clin d’œil à Bouvier! «La route c’est l’humeur vagabonde à l’usage du monde…» Une réponse possible: le voyageur «n’est au fond guère avide de nouveauté. Il est avide de vérité.» Les interminables steppes ne sont pas monotones car «ce que nous partons chercher ce n’est ni l’aventure, ni le dépaysement, ni même l’émerveillement, non mais quelque chose de beaucoup plus subtil, fugace et fugitif: l’essence poétique du monde.» Les premières lignes «C’est l’hiver. Avec mon vieil ami Jean-Baptiste, nous sommes dans son chalet familial au dessus du petit village alpin de Saint-Nicolas de Véroce, face au mont Blanc. Une montagne enneigée, en dessous du sommet européen, nous apparaît dans sa beauté. Nous ignorons son nom mais nous partons arpenter cette belle anonyme, avec une bonne paire de chaussures. La descente est gaie et animée, nous discutons grand départ. Il faut partir! Où? Vers l’Est et ses immensités, bien sûr!» Presse de la Renaissance 2006.---*--- |
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Nous avons demandé aux auteurs quelques explications sur leurs choix: pourquoi la bagnole? Pourquoi une 4L? Les réponses sont parfois très pragmlatiques... Le voyage n'est pas toujours du rêve. EV.Net - Pourquoi choisit-on de partir en voiture, alors qu’il y a d’autres moyens pour voyager: à pied, à vélo, en train… Pour une raison pratique avant tout : nous partions réaliser deux films documentaires, nous avions un matériel vidéo assez important qu'il était plus aisé et plus sûr de transporter en voiture ; pour la rapidité du voyage aussi, nous n'avions que quelques mois pour couvrir une zone immense; pour l'autonomie que la voiture donne, souplesse de déplacement, de campement et de décampement aussi... EV.Net - Pourquoi choisit-on une 4L? Y avait-il une raison particulière? La 4L est une voiture économique, rustique, pratique, sans électronique. Nos parents respectifs l'avaient testée dans les années soixante - soixante-dix lors de longs périples africains ou orientaux. EV.Net - Quels sont les avantages et les inconvénients d’un long périple en voiture? Les avantages sont ceux que nous avons évoqués à la première question: mobilité, souplesse, autonomie, rapidité, et grande charge utile. Les inconvénients : une certaine dépendance à la mécanique ; la sensation de rouler un peu à la surface des choses... Ce qu'on en retient, c'est un sentiment de long vol méditatif et contemplatif à travers des espaces grandioses. EV.Net - Dans le récit il est question «des mœurs de la 4L, d’une spiritualité de la 4L». Qu'entendez-vous par là? C'était les expressions un peu ironiques d'une lettre d'un ami: non, il n'y a pas de moeurs et encore moins de spiritualité de la 4L ! Simplement, le choix de ce véhicule correspond à une certaine simplicité dans la façon de voyager: Beati pauperes spiritu, en quelque sorte... EV.Net - Repartiriez-vous en voiture? Si oui laquelle et pourquoi? Plutôt à pied, cheval ou canoë, plutôt... En voiture si nécessaire, en fonction des enjeux et conditions du voyage, et avec un véhicule robuste, simple et adapté: la 4L est universelle, sinon, quelque chose comme un Lada Niva ou un vieux modèle de Toyota BJ... © Jean-Baptiste Warluzel et Falk van Gaver - janvier 2007 |
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Récit (extrait)
Éditions @nnickjubien. net, commande par mail La deuche persiste, trouvant toujours des parties dures pour reprendre de l’élan. Jusqu’au moment où elle s’enfonce dans les gravillons...Retrouvez l'auteur le Jeudi 14 juin 2007 à 18 h30 à la Médiathèque du Canal 78 MONTIGNY LE BRETONNEUX dans le cadre du Cycle carnets de voyage. Exposition photo du 13 au 30 juin 2007.
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Jean-Pierre JUB - L'Afrique en DeucheDe son voyage en Afrique 2004, l'auteur a ramené un roman «L’AFRIQUE EN DEUCHE». En voici quelques extraits.Au Mali entre Gao et Bourem La deuche pénètre dans le sable comme une planche surfe sur les vagues. Par endroit le sol devient moins mou, je lâche l’accélérateur, puis immédiatement j’écrase le pied au plancher; la voiture reprend de l’élan pour à nouveau s’enfoncer dans le sable. Les portions résistantes deviennent plus nombreuses et plus longues, la deuche prend de la vitesse, j’embraye en quatrième. Parfois les traces se séparent, je dois en délaisser certaines au profit de celles qui, il me semble, me ramènent vers la piste. La deuche roule à nouveau sur une piste en bon état, son allure est vive, je suis satisfait d’elle, je la complimente : – Tu es la reine du désert. J’arrive à une bifurcation, pour Bourem, c’est à droite ou à gauche? Je stoppe la deuche et j’arrête le moteur. Tout en réfléchissant, je m’accorde une pause «pipi.» A gauche, il y a le fleuve, la piste y mène certainement, mais elle doit se terminer en cul de sac et je vais buter sur le Niger infranchissable. A droite, la piste va vers l’est, je vais la prendre en espérant qu’un peu plus loin, elle oblique vers le nord, là où est Bourem. Au bout de quelques hectomètres, nouvel embranchement, j’emprunte celui qui semble se diriger vers le nord, la piste se détériore, les traces sont moins visibles, les bancs de sable sont plus rapprochés et de plus en plus longs. La deuche persiste, trouvant toujours des parties dures pour reprendre de l’élan. Jusqu’au moment où elle s’enfonce dans les gravillons, ses roues brassent le sable, elle n’avance plus que centimètre par centimètre, puis elle s’arrête vaincue. Je descends, je marche devant la voiture, je suis sur une piste qui n’est plus fréquentée, le vent l’a recouverte de sable. J’avance sur une centaine de mètres, le passage n’est plus marqué, un peu plus loin j’ai sous les yeux un champ de dunes. Mon salut passe ailleurs. Je reviens sur mes pas et je retourne auprès de la Dyane. Elle a les quatre roues ensevelies, elle est posée sur le sable, le châssis touche le sol. Il faut la dégager et faire demi-tour. Je prends la pelle et je m’attelle à la débarrasser du sable, la besogne dure une demi-heure. Je peux placer les grilles de désensablement sous les roues, j’enclenche la marche arrière, la deuche peine à monter sur les plaques. Seul je ne peux pas manœuvrer et pousser en même temps. J’essaye une bonne dizaine de fois, rien à faire, je dois me résigner. Mon salut ne dépend pas de moi.
Au Burkina En allant à Bobo Dioulasso Il fait nuit, nous roulons en plein milieu sans essayer d’éviter les trous, la priorité c’est de ne pas nous embourber, première, seconde, première, le plus pénible ce sont les montées. A chaque fois nous avons l’impression que nous n’arriverons pas en haut. Dans les descentes, j’ai la sensation de conduire une savonnette, la deuche glisse sur la piste, les côtés s’approchent sans que je puisse les repousser. La deuche souffre, le moteur gémit, les amortisseurs claquent si les trous sont trop profonds. Elle disparaît dans des gerbes d’eau et de boue, le pare-brise est maculé, les essuie-glaces peinent à enlever la boue. La vitre devant moi est opaque, par moment je ne vois plus rien, je conduis au jugé en maintenant le cap. Regina se rend compte du drame qui se joue, l'apparence inquiète, elle me regarde à la dérobée, elle finit par dire dans un souffle: – Nous sommes en train de casser la voiture. J’évite d’y penser, comme un jockey je cravache ma monture. Je maltraite la mécanique, mais comment faire autrement? La deuche est héroïque, elle obéit à mes sollicitations, elle suffoque aux trombes d’eau qui envahissent le moteur, elle se cabre au vent qui fouette la carrosserie et qui s’engouffre dans la galerie. Mais elle avance avec opiniâtreté, elle tombe dans les trous, elle en ressort, elle glisse, elle se remet en ligne. Elle continue sa route, victorieuse des éléments en furie. Regina reprend confiance, elle parle à la machine: – Allez ! Continue, tu vas y arriver. Elle me guide : – Non pas à droite, c’est trop boueux. La magie entre la mécanique, la navigatrice et le pilote se reproduit et ça passe… Au Burkina Le barrage de Nazinga Devant nous le barrage de Nazinga nous coupe la route, provocateur, d’un côté le plan d’eau ressemble à des prés submergés, la végétation est à moitié noyée, des troncs d’arbres buttent contre la retenue. De l’autre les chutes d’eau dévalent le long du remblai, accompagnées d’un bruit de cascades et de gerbes d’écume. Le haut du barrage est escamoté par une eau qui court pour rattraper le torrent, c’est là qu’il faut passer sur une longueur d’environ deux cents mètres. Regina et Oui-Oui vont examiner l'épreuve de près. Je reste en retrait auprès de la deuche, elle a souffert des passages dans les hautes herbes, le phare gauche pendouille au bout de son fil électrique, comme si on lui avait arraché un œil. Le mieux pour ne pas le perdre c’est de l’enlever, le jour tombe, nous finirons le trajet avec un seul phare. Regina revient suivie de Oui-Oui, elle est toute excitée: – Nous faisons demi-tour, nous ne pouvons pas passer. Regina me regarde, ses yeux sont effrayés, sans rien ajouter, elle se retourne et court vers le barrage, pieds nus elle entre dans l’eau. Oui-Oui me regarde sans comprendre, que doit-il faire, suivre Regina ou rester près de moi? Je lui fais signe de rattraper Regina. Je monte dans la Dyane et je mets le moteur en marche, je m’approche du barrage, Regina est au milieu elle trébuche en courant poursuivie par Oui-Oui. Pour ne pas l’effrayer encore plus je lui laisse prendre de l’avance, puis jugeant qu’elle atteindra l’autre bord avant moi, j’engage la deuche dans l’eau. Le chemin est empierré, l’eau s’écoule régulièrement, elle arrive à la moitié des roues. La traversée est un jeu d’enfant, il suffit de rouler doucement. Lorsque j’atteins l’autre rive, Oui-Oui m’attend tout penaud, il a renoncé à poursuivre Regina qui continue à courir en plein milieu de la piste. Je lui fais signe de monter près de moi, nous récupérons Regina un peu plus loin. Elle est en pleurs et au bord de la crise de nerf, une fois montée à bord de la deuche, elle retrouve son calme. Elle n’a jamais su que le coin était infesté de crocodiles… © Jean Pierre JUB 2006Ancien dirigeant d’une société d’ingénierie en informatique, Jean-Pierre JUB a troqué le costume cravate contre le tenue de baroudeur dès la retraite venue. Il se justifie en disant: «J’ai repris le cours de mon destin là où je l’avais laissé le jour de mes vingt ans.» Jean-Pierre JUB dit aussi de lui: «Je ne suis ni écrivain ni photographe, mais ça ne m’empêche pas ni d’écrire ni de prendre des photos.» Il le fait avec talent et il trouve son inspiration en parcourant l’Afrique. De son expédition en 2004, il a ramené un roman «L’AFRIQUE EN DEUCHE» et une exposition photos «LES ENFANTS DU MALI.» |
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Récit (extrait)
«Parlez-lui de sa voiture, elle vous racontera sa vie!» dit la psychosociologue. Site de l'auteur et site de l'éditeur
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Françoise BLANCHARD - A l’arrière des petites berlinesA l’arrière des petites berlines est publié par les Éditions Amalthée en 2006. Un hommage tendre à nos chères petites berlines qui ponctuent nos itinéraires buissonniers. Voici un extrait de l'une des nouvelles de ce recueil.La mariée du péage (extrait) Je me demande pourquoi les constructeurs ont simplifié à ce point la conduite des voitures. Le démarreur électrique, c’est une aberration. Si les moteurs partaient encore à la manivelle, je suis sûr qu’il y a beaucoup moins de femmes qui piqueraient la voiture de leur mari à tout propos et hors de tout propos. Les constructeurs et les ingénieurs, emportés par le délire inventif, oublient par moment qu’ils sont des mâles. C’est une erreur funeste que nous payons aujourd’hui! Boris Vian Samedi après-midi, c’est fou ce qu’il y a comme samedis où il se passe quelque chose! Il pleut? C’est souvent ce jour-là qu’on va voir ses parents. Bon sang, le camion italien devant nous en met du temps pour sortir ses papiers… Et la pluie qui ne s’arrête pas, un temps de chien! On en profite pour regarder la vie des autres autour de nous, dans la file d’à côté un papy, une mamie qui distribue des petits-beurre à un poupon à l’arrière sanglé comme une saucisse, au moins il ne se sauvera pas! Et ça se met à klaxonner de tous les côtés mais on ne sait pas d’où, on n’a pas envie de se mouiller pour le savoir. Des tu-tut, des pimpons, des pouèts-pouèts, des hou-hou, des oui-oui, des turlutututes, jamais entendu un tel concert: c’est un mariage! Mariage heureux, Mariage pluvieux, te marie pas, ça vaudra mieux! Les bagnoles se garent sur le côté en file indienne les unes après les autres, des noires, encore des noires, des grosses noires genre… de ce que je ne sais pas; la première est décorée de rubans et de roses qui gesticulent sur l’antenne, les papillons de soie volent de partout, le vent se met en marche, un bouquet tombe du toit, s’écrabouille dans les flaques… Je me demande pourquoi toute la noce est à l’arrêt; ils ont dû oublier les alliances, la mémoire fait faute au meilleur d’entre nous. Ou oublier la grand-mère chez le coiffeur... ou les mariés d’un commun accord ne veulent plus… On essuie la buée avec le mouchoir et on reste aux premières loges. Je reconnais Recep, c’est un Turc, il a habité à côté de chez nous et je sais que sa maman me régale de galettes de pain azyme et de pâtisseries au miel, genre baklava, c’est lui qui sort en premier, il s’abrite de la pluie avec un journal ; il est habillé pour la noce, cheveux noirs, costard noir, chemise noire, noir, c’est noir; il ouvre la portière de la mariée et malgré la flotte, on devine qu’il y a un lézard dans le cortège… juste au moment où ils allaient se faire tirer le portait de famille! C’est ce qu’on soupçonne à demi-mot. Nous faisons une petite marche arrière et on se gare sur l’aire de péage: je veux dire un petit bonjour à Recep, c’est peut-être lui qui se marie, il a vingt ans et sa douce est dans les parages! Les autres hommes sortent à leur tour, une dizaine de vrais mâles, tous endimanchés jusqu’au cou, gominés et ruisselants; ils lèvent les bras en signe de désespoir et on parlemente, on se met en rond, la pluie redouble, les femmes en dentelles mettent le nez dehors en tortillant du bas de la robe pour éviter de mouiller le jupon. Recep fait un signe, la mariée sort, tout enjuponnée de blanc et de rose, avec un voile qu’elle entortille comme elle peut pour protéger son chignon de boucles, un ou deux parapluies s’ouvrent… pour abriter tous les noceurs… on sait d’expérience que le jour où vous aurez un parapluie sous la main quand il pleut, le monde sera beau! Il faudrait en faire la collection, Éric Satie en possédait trois mille… jamais un sous la main. La mariée dégouline un peu et son Futur s’extirpe: la Mercedes est en rade! Elle ne veut rien comprendre! C’est la batterie, c’est ce qu’on entend dans les hahans du moteur. Il faut que ça démarre, on ne peut pas laisser la voiture des mariés toute seule sur un terre- plein d’autoroute, c’est à pleurer et c’est ce que la belle se met à faire! Elle chiale dans les bras d’une matrone gonflée comme un loukoum qui la console en lui retapant le chignon… Elle doit lui dire en douce que ce n’est qu’un incident de parcours et qu’elle en verra d’autres quand elle sera mariée… Bien dit, maman! C’est la batterie! Il faut la recharger! On engouffre la mariée du jour dans une des voitures après avoir fait sortir les gosses qui commencent à se chamailler vu que le père a déjà balancé une tarte aller et retour comme ça pour voir… ça va mal, je sens le levain de l’énervement, on va sortir les couteaux, si le monde veut bien tourner… Et la flotte qui continue et qui s’en fout… On ouvre les coffres à la recherche d’un câble ou d’une autre horreur, que sais-je, de quelque chose pour faire avancer cette putain de bagnole, le mot est lancé comme un boulet. Les hommes en noir, gitans aux yeux de braise, sont au désespoir, le marié tout fluet se fait porter pâle, il ne sait pas où se mettre; dans un moment, les tontons et les beaux-frères vont lui dire que sa Mercedes trafiquée est pourrie et que ça va être sa fête… Il n’a pas encore sa dot celui-là! Même pas capable de graisser ses deux pôles et de vérifier la propreté de ses cosses, un jour où on se marie, ça promet! On est toujours à l’arrêt, il faut faire quelque chose pour le beau Recep, on ne laisse jamais tomber un ami qui a les deux pieds dans la boue! Et surtout pas celui-là, avec ses loukoums de sucre et son sourire à te fendre le coeur. Les histoires de batterie, ça nous connaît, mon mari ne compte plus les gens qu’il a dépannés, surtout moi, je sais qu’il a une caisse à outils dans les neurones! Toujours dans sa petite musette son petit nécessaire, un baise-en-ville singulier, avec des câbles, des cosses, des pinces mâles et femelles, des rouges, des bleues, des gants et tout le reste... - Je t’en supplie chéri, va leur donner un coup de main, c’est pas tous les jours qu’ils se marient… Plus tard, la musette a bien rempli son office de bonne petite musette, la noce est aux anges et Recep nous baise les mains! Il faut avoir vu une fois dans sa vie, sous la pluie battante d’un samedi après-midi, une mariée tout en dentelles pousser des deux mains une grosse Mercedes noire entortillée de roses en crépon mouillé… et crier à son homme au volant… Vas-y, vas-y… pousse, appuie… allez, ça y est, vas-y… pour comprendre le monde tel qu’il est vraiment ! Et c’est là que la noce a carrément démarré, avec des cris de joie, des danses de sioux improvisées, des gosses dans les flaques d’eau, deux ou trois derviches tourneurs sur le macadam du péage… sous les premiers vagissements du moteur… en guise de marche nuptiale ! Un p’tit coin de parapluie, une caisse à outils… la mariée sous la pluie! Ça durera bien le temps nécessaire… © Françoise Blanchard 2006Françoise Blanchard est née en Haute –Savoie. Elle réside dans la région d’Annecy où elle a exercé sa carrière de professeur. Elle consacre ses activités à promouvoir l’écriture et la lecture: conférences, ateliers, poésie, théâtre, chansons. C’est dans une langue littéraire et douce qu’elle nous fait entrer dans son univers tragi- comique où elle égratigne les couacs de nos (vos) vies de femmes. Histoires aigres-douces, histoires tendres, vacheries parfois où l’ironie, l’humour et la cocasserie se faufilent dans des situations qui décèlent une parfaite observation de la comédie humaine du côté de l’ordinaire. |
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d'autres livres |
Orientations bibliographiquesOutre les livres cités dans les différentes contributions à ce dossier, retrouvez ici d'autres livres utiles ou agréables, en rapport avec le voyage en bagnole. |
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Paris - Saigon. 16 000 km en 2CV dans l'esprit de Larigaudie. Édouard CORTES et Jean Baptiste FLICHYLe point de vue de l'éditeur. Dans la lignée des exploits automobiles du XXe siècle et des routards des années 70, Édouard Cortès et Jean-Baptiste Flichy ont décidé de rallier Paris à Saigon en 2CV, afin de retracer l'itinéraire de Guy de Larigaudie et Roger Drapier qui, en 1938, établissaient en Ford T la première liaison terrestre entre l'Europe et l'Asie du Sud-Est. 16 000 kilomètres à travers quinze pays. Six mois d'un voyage qui, plus qu'un défi, est surtout une véritable épopée ; décapitation de la " deuche " à la scie sauteuse dans la campagne roumaine, changement du châssis par un autre, vieux de vingt-cinq ans, trouvé dans un mur de béton à Kaboul, entrée clandestine au Cambodge... Édouard et Jean-Baptiste nous offrent le témoignage d'une expérience authentique, menée pour le plaisir de l'exploration. Une aventure mécanique extraordinaire pour que jamais leur vaillante " Bucéphale " ne rende l'âme. Une aventure humaine et culturelle, faite de rencontres fascinantes - du paysan turc au danseur iranien en passant par un seigneur de guerre afghan, des lamas tibétains, des ce qui pouvait donner du sens à la vie. Presses de la Renaissance 2005 puis Pocket 2006. |
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>>> Sur ce thème, lire un article du webzine L'autre voie: Éloge des bords de routes
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La route autrefois - Olivier DARMONLe point de vue de l'éditeur. On a tous dans le cœur une 4 CV oubliée, une mob, un scooter, sa petite route préférée. On a tous en mémoire les préparatifs du départ, un panier de pique-nique, une excursion en Bretagne, une soirée sous la tente, un après-midi d'auto-stop... A cette époque, trois leçons suffisent pour décrocher le permis de conduire, et on préfère rouler la nuit. En dépit des messages de prudence de la Prévention routière, personne ne résiste au plaisir de faire chanter la gomme dans les virages. C'est le temps où les enfants décident du choix des stations-service: Esso pour la queue du tigre, Fina pour le bateau gonflable. Celui où des petits chiens drôlement articulés dodelinent de la tête sur les plages arrière des Simca 1000 et des R 8. Les reportages publiés par la Revue du Touring Club de France donnent envie de larguer les amarres. La carte routière sur les genoux et le Guide Michelin à portée de main, chacun cherche son petit coin de paradis. Cette année, prendra-t-on la nationale 6 ou la nationale 7 pour rejoindre Juan-les-Pins? Et pourquoi pas la N 10 pour découvrir les Landes? Ou la route des Alpes pour voir passer le Tourde France? Avec la caravane accrochée à l'Aronde ou à la 403, on espère bien tenir la moyenne sans se faire pincer par les motards de la gendarmerie. Fin septembre, quoi qu'il en soit, nous irons tous rêver au Salon de l'auto. Hoebeke 2005. |
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