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Rencontre avec des arbres remarquables |
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Les Terres de décembre - Voyage en Patagonie chilienne. Olivier PAGE. Éditions Lucien Souny. >>> www.routard.com |
L’entretien avec les journalistes chiliens s’éternisant, je sors et emprunte un sentier qui s’enfonce dans la forêt à flanc de montagne, au bout de quelques mètres, la luminosité diminue. Le fouillis des branches et des feuilles est si dense, l’humidité si présente, que j’ai le sentiment d’être une fourmi au fond d'un vase. Au cœur de cette forêt pluvieuse de zone tempérée, les racines noueuses des arbres affleurent dans la boue du sentier, comme l’ossature de bois d’un monde englouti. Je me mets à récolter quelques feuilles découpées comme des œuvres d’art. Une phrase de Neruda me revient à l’esprit: «…et chaque feuillage linéaire, frisé, branchu, lancéolé, a un style différent, comme coupé par des ciseaux aux mouvements infinis…Le silence est la loi de ces feuillages.». Évidemment, il pleut. Une pluie fine, un crachin patagonien capable de transformer des natures solides en choses liquides. «Esta chispeando» disent les gens d’ici au sujet de cette pluie poussière, pour la différencier de la grosse pluie, «el temporal”. Les fougères géantes bouchent parfois le passage et il convient de se baisser sous une voûte pour pénétrer plus avant dans ces ténèbres. Les troncs des arbres sont couverts d’une épaisse couche de mousse spongieuse, comme de petites algues vertes et brunes. Certaines de ces mousses, plus longues, pendent comme de lugubres chevelures de gorgones. |
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L'embrouillamini végétal, les kyrielles de bambous, les familles d'arbrisseaux, les branches tordues et enroulées en spirale, ces sous-bois suintant d'humidité composent un univers inextricable et lascif. Il y a quelque chose de sensuel dans la manière dont les plantes se serrent les unes contre les autres. La soupe végétarienne première de la création du monde a été mijotée, c’est sûr, dans cette forêt australe, mais il faut la consommer froide. Ce n'est pas l'Amazonie. Un lutin facétieux aurait surgi d'un taillis en me lançant : un deux trois, tu n'es qu'un poisson rouge dans un grand bocal vert, je l'aurais cru sur le champ. Caché dans l’obscurité verte des fougères géantes, un chacao pousse un cri insolite. Je le cherche en vain dans des trouées plus claires, mais rien ne se distingue au delà de quelques décimètres. Ce chaos chlorophyllien est pourtant secrètement ordonné. Au-dessus de cette galerie dégoulinante de pluie, par delà ces chevelures végétales glissantes, des fusées s'élancent, droites et sveltes, comme des pieux immenses, au-dessus de la mêlée sauvage : les alerces, les rois de la forêt australe. L’alerce n’est rien d’autre que la version australe et chilienne du séquoia californien. A sa base, son tronc ressemble à un gros pilier. De là où je suis, il est presque impossible d’en apercevoir le sommet. Les premières branches n’apparaissent qu’à partir d’une dizaine de mètres, parfois plus. Plus haut encore, d’autres branches se découpent dans le ciel gris, comme des bras courts, robustes et difformes. Une brume vaporeuse enveloppe les derniers étages de ces monstres de la nature, aussi vieux que le monde. Quand huit ans après le passage de Magellan, Alonzo de Camarguo a aperçu pour la première fois, en février 1540, les côtes du Chili et celles de l’île de Chiloé, ces alerces étaient là. Rien n’avait changé non plus depuis le passage en 1831 de Charles Darwin. Embarqué à bord du Beagle commandé par le capitaine Fitz Roy, le jeune naturaliste anglais longea les côtes de la Patagonie et du Chili austral pendant de longs mois pour y recueillir une masse impressionnante d’informations scientifiques. Suite à ce voyage de jeunesse, il élabora sa théorie de l’évolution des espèces qui révolutionna nos idées acquises. Dans son récit «Voyage d’un naturaliste de la terre de Feu aux Galapagos» il note : «On voit de toutes parts d’immenses fougères élégantes et des graminées arborescentes qui enveloppent les arbres dans une masse impénétrable jusqu’à une hauteur de 30 ou 40 pieds au-dessus du sol…La variété des espèces de mousses, de lichens est chose tout à fait extraordinaire…Le chucao fréquente les endroits les plus sombres et les plus retirés des forêts humides. Quelque fois on entend son cri à deux pas de soi…mais on ne l’aperçoit pas…». Le chucao pousse trois cris distincts . Le cri chiduco est un présage de bonheur. Un autre, le huitreu, est un très mauvais présage. J’opterais plutôt pour le chiduco. On m’a donné quelques explications : «Ceci est un des derniers refuges de l’alerce chilien, un arbre exceptionnel classé monument national. Soyez respectueux. Ne prenez pas de bois, n’arrachez pas l’écorce». |
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Le point de vue de l'éditeur.Royaume du vent, de la pluie et des quarantièmes rugissants, la Patagonie chilienne est l'une des régions les plus mal connues d'Amérique. Elle est l'inverse de l'autre Patagonie, l'argentine, la souriante et l'accessible. Volcans de neige et de feu, fjords sombres et abrupts, glaciers fracassés et mouvants, forêts australes aux essences millénaires... Et toujours ces pluies qui s'abattent, comme un déluge, sur les terres et les îlots chahutés. Mais ce livre raconte bien plus que des paysages. Il ne se contente pas non plus d'arpenter les 1 200 kilomètres d'une contrée aussi envoûtante qu'inhospitalière.Ni de gravir le chemin rocailleux et poussiéreux de Puerto Montt à villa O'Higgins, et cela jusqu'au pied d'une immense mer de glace à la lisière de l'Antarctique. Il va à la rencontre des villages et des hommes de ce pays. Émouvantes rencontres que celles de Francisco Coloane, du chef indien du peuple Mapuche à jamais insoumis, de Douglas Tompkins, le milliardaire californien qui a troqué sa fortune par amour pour la forêt australe.Destins étonnants que ceux de ces inconnus, cette assistante sociale qui va à cheval par des sentiers vertigineux, ces soldats perdus par une nuit glaciale, ou ces Gallois qui se souviennent encore du passage, ici, d'un type brillant mais bizarre : Bruce Chatwin.Olivier Page, dans la grande et belle tradition des écrivains voyageurs - on pense en le lisant à Jacques Lacarrière et Nicolas Bouvier -, nous donne là bien plus qu'un reportage littéraire. Il nous entraîne à travers ses Terres de Décembre jusqu'au bout du monde en nous offrant des "semelles de vent". |
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