|
|
|
|
|
|
Les 88 temples de la sagesse |
|
|
Léo GANTELET est l'auteur de récits de voyages comme En si bon chemin vers Compostelle (éditions Lepère), et d'un roman: Perles d'océan, aux éditions de l'Astronome 2007.
|
«A propos du retour sur moi-même, je savais bien que, pour y accéder, il n'était pas besoin d'aller si loin ; un simple éloignement, même à peu de distance de mes bases ordinaires, pouvait en créer les conditions. Bien que j'eusse le sentiment, en énonçant cela, de me rendre à un lieu commun, pour ne pas dire à un truisme, j'avais en moi le souvenir de Compostelle qui m'avait permis d'aller beaucoup plus loin. On peut s'abstraire n'importe où, et je ne m'en privais pas dans ma vie de tous les jours, mais je gardais en mémoire, aussi présent que si j'y étais encore, la souvenance du chemin de Compostelle qui, du début à la fin, m'avait poussé à m'aventurer jusqu'aux derniers recoins de mon âme, jusqu'à des régions où l'introspection ordinaire n'aurait jamais su me porter. C'étaient là les vertus de la marche au long cours. C'était aussi celles d'un chemin magique balisé de signes sensibles de la foi des hommes en un autre monde, si possible meilleur que celui-ci, un chemin marqué en profondeur par les millions de pas des millions de pèlerins qui m'avaient précédé ; un itinéraire ardu, interminable, sur lequel se produisaient de belles rencontres, d'étranges coïncidences, d'imprévisibles catharsis parfois fondatrices d'une nouvelle vie. Ce que j'avais lu jusque-là du chemin aux 88 temples, me laissait entendre que j'allais retrouver tout cela ; en tous points en effet la ressemblance semblait frappante. Mais s'y ajouterait, outre le dépaysement, avec d'autres visages de la nature et des hommes, une vision du monde des vivants et de l'au-delà toute différente, propre à enrichir et renouveler des concepts anciens si profondément gravés en moi-même que je les tenais pour éternellement valides. J'étais certain de retrouver là-bas, sous d'autres cieux, les conditions qui m'avaient permis un jour d'aller voir plus loin. Plus loin, c'était justement la devise parfaite de ce genre d'aventure que les jacquets traduisent, en se saluant, par «Ultreïa», « Plus outre, plus loin », et les Japonais en récitant le «Sutra du Cœur», «Allez, allez plus loin, jusqu'à l'Eveil». Je savais d'expérience que le pèlerin n'a nul besoin de s'armer d'intentions précises pour suivre son chemin. Il peut partir tranquille avec l'esprit aussi vide qu'une coquille d'escargot après les fêtes de Noël ; il lui suffit de marcher et la marche fait le nécessaire.» |
|
|
|
|
|
« Alternance de vide et d’idées, saugrenues parfois, dans la tête du pèlerin qui marche sans trêve. Le monde, l'univers, se pavane devant moi, splendide, vertigineux, hallucinant, et inaccessible pourtant. J'évolue, nous évoluons, dans un monde dont nous n'avons pas la clé. Et je vais, et je viens, et je tourne, et je trace un incompréhensible labyrinthe entre ciel et terre. Et les générations chassent les générations, les siècles les siècles, les millénaires les millénaires, et le monde change tout en restant le même. Et l'homme change tout en restant le même. Que savons-nous de Lucy, par exemple ? Mis à part quelques détails, sa taille entre autre, elle était pareille à une femme d'aujourd'hui. Dans sa tête, par contre, c'était sûrement très différent : d'autres préoccupations, d'autres nécessités, d'autres habitudes, d'autres références, d'autres priorités, d'autres... Mais quoi ? Nous n'en savons rien. Comment était le monde, en ce temps là ? C'était déjà la terre, cette même boule tournant comme une toupie, lancée à toute vitesse dans le cosmos. Mais comment était-elle vraiment ? Nous avons bien quelques idées sur sa physionomie d'alors, quelques indices sur la faune et la flore qui y régnaient, et sur son histoire physique entre réchauffements et glaciations. Et que sera l'homme dans l'avenir, lorsque se seront écoulés autant de siècles qu'entre Lucy et notre temps ? Peut-être sera-t-il toujours le même, à quelques détails morphologiques près ; et aussi, très différent sur d'autres plans. Et quelle sera la physionomie du monde ? Toujours la boule, faisant la toupie dans l'éther... Mais avec une apparence différente, à nouveau transformée par quelques salves de réchauffement et de glaciations, et par l'homme peut être. À moins que ensemble, d'ici là, l'homme et la boule aient volé en éclats, pour une insignifiante raison gravitationnelle, ou pour une dangereuse expérience prométhéenne fomentée par l'homme lui-même. Au-delà de 3000 ans, l'archéologie peine à nous dire ce qu’étaient l'homme et le monde. Mais 3000 ans ne sont rien au calendrier de l'univers. Pour l'avenir, c'est bien pire encore. Nous célébrons Jules Verne comme un visionnaire, pour ses anticipations approximatives d'un ou deux siècles ; c'est dire notre indigence en la matière. Autant dire que nous sommes condamnés au présent, que nous devons vivre sans boussole et sans fanal, plus ou moins accrochés à quelques balivernes que certains voudraient nous faire croire, avec pour toute consolation, quelques flashes de transcendance comme on peut en connaître sur ce chemin, et qui, en dehors de toute logique, nous concèdent quelques raisons d'espérer. » |
|
|
«Donc, j'avais des réticences à me glisser dans l'ascèse ; pourtant, j'y suis entré, de force, si je puis dire, n'ayant d'autre choix, sauf à mettre fin à l'aventure, que de continuer sans broncher. C'est ainsi que, par la force des choses, j'en suis venu à me complaire dans cette monotonie, que le coeur et l'esprit ont fini par accepter. Cela me rappelle assez le plateau de Castille, la Meseta, sur le chemin de Compostelle, mais en beaucoup plus dur, en beaucoup plus long, en beaucoup plus austère. Quelles qu'aient été mes réticences, mes résistances, au départ, je dois convenir que maintenant, je suis bien dans l'ascèse. Je me régale dans l'ascèse, je me baigne dans l'ascèse, je m'imprègne de l'ascèse, je m'imbibe de l'ascèse, je me vautre dans l'ascèse, je me noie dans l'ascèse, je jouis dans l'ascèse, j’atteins le vide dans l'ascèse, et je vole au-dessus de moi-même.» Le Pacifique est là à deux pas, à ma gauche. Je le vois, je l'entends, son ressac me tient en éveil, me rassure, impose sa cadence au mouvement de mon âme. Que dit-elle, mon âme, de l'état dans lequel je me trouve ? Rien. Il n'y a que le vide, comme le décrit si bien le Sutra du Coeur. L'univers du vide, la beauté du vide, le vide souverain, et le doigt de Bouddha |
|
|