Accueil
Actualité
Guide de lectures
Bibliothèques
Histoire
Textes et citations
Liens
Contacts

 

les récits de voyages > En goélette, par Claire et Reno Marca


Claire et Reno Marca sont de grands voyageurs et ils ont trouvé un média à la taille de leurs ambitions. Pour leurs récits de voyages illustrés il faut de grandes pages, et du coup des livres généreux. Voici un extrait de Madagascar, 3 mois de voyage sur l’île rouge. Éditions Aubanel.

Pour revenir au menu des textes et citations: Remonter ]


En goélette, par Claire et Reno Marca

Madagascar, 3 mois de voyage sur l’île rouge», de Claire et Reno MARCA. Éditions Aubanel

Consultez le site des auteurs


«Madagascar, 3 mois de voyage sur l’île rouge», de Claire et Reno MARCA a obtenu le Grand Prix Michelin, Biennale du Carnet de voyage de Clermont- Ferrand 2007.

(A Belo sur Mer, petit village Vezo installé sur le littoral ouest de Madagascar, nous nous apprêtons à embarquer sur une goélette pour remonter le Canal du Mozambique…)

Vers 15h00, Reno qui guette aux jumelles aperçoit un bonhomme qui pose sa pirogue au bout de la lagune et marche dans notre direction. L’équipage a envoyé son plus jeune mousse, 15 ans tout au plus. Une légère angoisse nous étreint soudain au moment du départ. Mais pas le temps d’y réfléchir, le garçon et le bateau nous attendent. C’est l’heure, toujours triste, de faire nos adieux à Annick sans l’aide de qui notre séjour à Belo n’aurait pas tout à fait été le même. Avec l’aide de Nana, le jeune garçon, nous traversons la lagune avec sacs et provisions. Puis, assis dans la pirogue qui nous emmène vers le bateau, nous nous retournons une derrière fois vers la baie.

À bord , le Kapiteny (Capitaine) Tianzazaolyva, âgé de 24 ans, nous accueille timidement avec quelques mots de français. Il nous propose généreusement de disposer de l’unique cabine. La « maison » comme il l’appelle, est une petite pièce, qui jouxte la cambuse, si petite qu’on ne peut s’y tenir debout, mais garnie d’un matelas étroit. Sept autres jeunes garçons, entre 14 et 30 ans, forment l’équipage. Leur jeunesse nous stupéfait.

Le pont est beaucoup plus large que nous ne l’imaginions, encombré de réserves d’eau douce pour la boisson et la cuisine, de vieilles ancres rouillées, du couvert de la cale où reposera la pirogue qui sert d’annexe, d’un coin cuisine, de bois de chauffe. L’armement est réduit à sa plus simple expression : ni carte, ni compas ou sondeur. Et pas de sanitaires !

Je m’interroge : embarquer en fin de saison cyclonique, sur une antique goélette manœuvrée par un équipage d’ados, est-ce bien raisonnable ? Mais au moment d’appareiller, l’exaltation l’emporte sur cette inquiétude passagère. Hissé sur le toit de la « maison », Nana sonne le départ en soufflant dans un tuyau d’arrosage, ersatz de la conque exotique d’antan, l’antseva. Si l’outil moderne manque cruellement de poésie, son chant porte toujours au rêve…

Textes et illustrations extraits de «Madagascar, 3 mois de voyage sur l’île rouge», de Claire et Reno MARCA. Éditions Aubanel.

Aux ordres du Capitaine, chacun prend son poste. Anselme, 30 ans, l’aîné, est à la barre. L’ancre, une pièce de moteur de camion, est relevée. Difficile de trouver place pour observer sans les importuner. Les manœuvres qui exigent une étonnante force physique nous fascinent. Trois hommes se pendent aux drisses pour hisser une à une les six voiles. Grand-voile, misaine, trinquette, foc, flèches… La troupe de matelots pousse un cri à chaque effort. L’un d’eux à grimpé dans la mâture. Les poulies grincent, le bois craque, les voiles se déploient péniblement puis claquent au vent. Une fois la voilure en place, la goélette prend l’allure du plus fantastique bateau de corsaires !

Le bateau prend lentement de la vitesse, gîte doucement. La brise est faible. Le Capitaine prévoit trois jours de mer pour rallier Maintirano au nord. Mais chacun le sait, à la voile, les certitudes n’existent pas.

Comment réaliser que nous y sommes enfin après tant d’espoir et tant d’attente ? Rien ne pourrait aujourd’hui nous donner plus intense sentiment d’ivresse ! Reno, qui essaye d’estimer notre vitesse, rompt brutalement le charme : « Mais ça avance comme une péniche ! »

Les manœuvres achevées, l’activité à bord se réduit brutalement. Les gars s’installent à l’ombre de la cambuse puis un calme étonnant succède à l’agitation du départ. Ne sachant quelle attitude prendre, nous restons assis sur le pavois, les yeux perdus dans la voilure qui rappelle les plus belles pages de l’histoire maritime. Il ne nous reste plus qu’à regarder défiler le littoral à tribord, ou l’horizon à bâbord.

Avant qu’il ne fasse nuit, Francis tamise le riz dans le couvercle d’un baril puis prépare le dîner dans le saridany. C’est une large caisse de bois, dont l’un des côtés s’élève contre le vent, qui sert de foyer au pied du mât de misaine. Une vieille marmite noircie est remplie de riz, seul avitaillement à bord. Rien d’autre, en effet, que le ranovola (eau de cuisson du riz), dégusté comme un élixir, n’agrémentera leurs repas. À l’arrière, Anselme reste à la barre. Le vent nous envoie quelques bouffées de son rongony, l’herbe locale. Autour du foyer, Francis joue de la kabosy, d’autres chantent gaiement. J’enregistre pour garder une trace précieuse de l’instant. Nous écoutons leurs joyeuses discussions mais hélas avec toute la frustration qu’impose l’absence de langue commune.

La nuit tombe alors que nous doublons Morondave dont les lumières scintillent sur le littoral. Ainsi donc, nous n’aurons rien vu de ce haut lieu touristique dont l’allée de baobabs est devenue emblématique. Mais qu’importe ! Un peu Monfreid, nous pensions dormir sur le bois tiède du pont, la tête sous les étoiles, bercés par le claquement des voiles. Mais c’était sans penser aux hommes qui occuperaient cette place et aux violents orages traînés dans le sillage de la saison des pluies. Depuis le temps que nous les observons de la terre, nous n’avions pas pensé qu’ils puisse éclater en pleine mer. C’est l’agitation à bord lorsqu’il se déclenche. L’ancre est jetée, les voiles affalées. Dans la cabine exiguë où nous nous réfugions, la chaleur est étouffante. La pluie battante s’infiltre rapidement par le toit. Reno réceptionne la fuite avec une casserole. La houle balance le bateau comme s’il s’agissait d’un esquif, le vent siffle et le grincement constant de la bôme nous empêche de fermer l’œil. La nuit me semble interminable.

Vers 5h30 le jour qui se lève dévoile un ciel jaunâtre et bas. Inutile d’espérer une tasse de café : la braise du saridany macère dans l’eau de pluie. Il faudra encore attendre avant d’avaler un bol de riz. Le ciel se dégage peu à peu, mais le vent nous ignore. La goélette est immobilisée sur une mer d’huile. Rapidement, le soleil brûle le pont et nous ne pouvons bientôt plus tenir sans ombre. Il n’est que 9h00. La torpeur tropicale ne fait que commencer…


Accueil ] Actualité ] Guide de lectures ] Bibliothèques ] Histoire ] Textes et citations ] Liens ] Contacts ]