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Patrick Breuzé - La vallée des loups |
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Ce récit est extrait de La Vallée des Loups, disponible chez l'auteur. >>> Consultez le site de l'auteur
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- Un café arrosé, commanda l’homme accoudé au comptoir. Son dos, arrondi par l’épaisseur de sa canadienne, lui donnait un aspect massif, rustaud. Au col et aux épaules, des auréoles apparaissaient sur le tissu marron, dessinant des continents aux frontières imprécises. - Arrosé de quoi ? interrogea Angèle dont la main hésitait entre les
verres à rhum et ceux, plus ventrus, réservés aux alcools forts. Elle gardait ses distances comme toujours avec les inconnus, surtout avec ceux qui n’emportaient pas sa confiance au premier regard. - Servez, ça réchauffera toujours, acquiesça l’homme. Il s’était déplacé d’un demi-tour, cherchant à accrocher le regard des trois habitués assis au fond de la salle. Aucun d’eux n’avait levé le nez, mais ils ne perdaient pas pour autant un souffle de ce qui se passait. Repoussant son verre, juste histoire de faire un geste, Antonin Baud s’adressa à ses voisins avec des mots secs, durs comme des coins de bois. - Qui c’est ? demanda-t-il, le menton pointé en direction du
comptoir. Posé au sol, un sac tout en hauteur tenait en appui contre le comptoir. Ce n’était pas un sac à dos à lanières comme il est encore courant d’en voir mais une sorte de sac à grosses coutures, corseté de bandes de cuir noir. Un cadenas de cuivre, passé dans les œillets, en assurait la fermeture. - La même chose, dit l’homme en tapotant son verre sur le comptoir.
Ses doigts aux articulations saillantes témoignaient de leur habitude à
tenir des manches d’outils. La patronne des Trois Cascades hésita. Fallait-il donner le nom ou indiquer à l’étranger que le président de la société de chasse était assis au fond de la salle ? Elle n’eut pas à réfléchir. - Qu’est-ce qu’on lui veut à la société de chasse ? lança Antonin Baud avec ce ton d’adjoint au maire qu’il se croyait obligé d’adopter pour parler en public. L’homme du comptoir se retourna, plissa le front d’un mouvement de sourcils et parla d’une voix calme. - C’est pour prévenir qu’il y a un couple de loups dans la vallée. Malgré ses soixante-deux ans, Antonin en imposait encore. À grands pas, il se dirigea vers le comptoir, main tendue. Vieux réflexe de militant : quand tu connais pas, tu apprivoises d’abord et tu serres après. - Antonin Baud, président de la société de chasse. |
Lisez donc ces petits chefs-d'œuvre savoyards. Cela vous prendra juste le temps de vous émerveiller. Ici, les pierres moussues roulées dans les torrents ont des vies antérieures, les mules, des états d'âme, les médecins, des destinées qu'épargne enfin la terrible logique de la Science. Ici, les êtres sont à leur juste place, au bistrot, à la ferme, dans les grandes solitudes montagnardes, face aux éléments avec lesquels il faut en permanence discuter, négocier, ruser. La simple humanité les fait tenir debout, et avancer vers des mystères qui bien souvent les dépassent sauf quand ils vous persuadent, les madrés, de les avoir organisés. Pitoyables et sublimes, collés à leur terre de cols, de lacs, de rivières et de brumes, ils sont en liberté dans les grands espaces d'un pays semblable à nul autre. Et l'auteur, qui les connaît comme s'il les avait enfantés, s'en amuse et les respecte, triture leurs âmes complexes, les confesse et les absout, en fin de compte. Il les aime, et voilà tout. Prenez donc la route, avec des compagnons de qualité. Et faites passer : Patrick Breuzé raconte ses pays, ça, c'est une bonne nouvelle! (Quatrième de couverture) |
Antonin Baud fit un pas en arrière pour mieux toiser celui qui lui faisait face. Un faux maigre mais pas une once de graisse, estima-t-il d’un coup d’œil comme il l’eût fait d’une bête à dépecer. Trente-cinq, quarante ans et pas pourri. - Et tu viens d’où comme ça ? demanda Antonin, décidé à ne pas
s’en laisser compter par un rouleux de vingt ans son cadet. Ce faisant, il lui prit le bras pour l’entraîner vers
le fond de la salle où les deux autres - Angèle, quatre roteuses, on va avoir soif. Elle servait le vin de haut pour lui laisser le temps de bien s’enrouler au fond du verre. Des grains d’air s’en échappaient, hésitaient un instant, tournoyaient, puis remontaient en chapelet vers la lumière. Sans attendre que les autres fussent servis, Antonin vida son verre d’un trait. - T’as dû confondre avec des chiens voilà tout, dit-il, le verre
encore à la main. Un silence hésitant était tombé entre les hommes. Tous regardaient la tête de l’animal, posée à plat sur la table. Sous la lumière de l’ampoule, les crocs semblaient énormes. Les plus impressionnants étaient ceux de devant, longs comme des phalanges, lisses comme de la porcelaine. - Range ça, dit brutalement Antonin Baud, y a déjà assez de nous trois à être au courant. Va falloir aviser et vite, ajouta-t-il à l’adresse de ses deux compagnons. On convoque un bureau ce soir à 20 h 30. Désignant du doigt Roman Liescu, il lui dit: - T’éloigne pas, on risque d’avoir besoin de toi. Tu loges où ? La réunion de la société de chasse fut vite expédiée. À 22
heures, les hommes étaient déjà aux Trois Cascades pour préparer
l’expédition - C’est rapport au gars de ce matin, avait éludé Antonin à la
question tout juste susurrée par Angèle. Les yeux plissés sur ses souvenirs de chasse, il ajouta pour lui-même : - Jamais j’aurais pensé m’embarquer dans une histoire pareille : tuer un loup au poignard, bon Dieu, si on m’avait dit ça. Les os de ses phalanges avaient brusquement blanchi, ses doigts s’étaient repliés dans la paume, les ongles cherchaient la chair. |
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Roman Liescu n’était pas au chalet quand arrivèrent les chasseurs. La porte fut ouverte avec précaution. Pour éviter les grincements, il fallut la soulever légèrement sur ses gonds. Gonflée par l’humidité de la nuit, une planche racla le sol en début de course. Un bruit de gravier sur de la pierre sèche. Un léger coup d’épaule suffit pour l’entrebâiller, juste de quoi passer de face. À l’intérieur régnait une odeur sèche, poussiéreuse. Le silence bruissait de ces millions de brins de foin entassés dans la partie haute du fenil. - Il nous a dit d’attendre, on attend, ordonna Antonin Baud, nerveux, déçu de ne pas être déjà de la partie. Assis sur l’unique banc, la Remington entre les jambes, il caressait l’acier lisse du canon, agacé de retrouver à chaque passage la cicatrice qu’un choc avait gravée dans le métal. Vainement, son ongle passait et repassait dans l’espoir de l’effacer. En voyant la porte s’entrebâiller, il se leva d’un coup, les yeux fixés sur le rectangle de nuit. - On t’attendait, fit-il, pris au dépourvu. Sans prendre la peine de saluer chacun des hommes, il enchaîna : - Y a pas de temps à perdre, ils sont là-haut sur le versant nord. Faut en profiter, le vent est tombé. Son regard sauta d’un homme à l’autre pour une brève inspection : - Vous laissez les fusils et les sacs ici, la pente est déjà assez
raide. Le jour n’était pas encore là, mais des lueurs, venues de derrière les cimes, annonçaient son approche. D’ici quelques minutes, une lumière laiteuse viendrait délayer la nuit. Roman Liescu allait devant, d’un pas long, souple, jamais hésitant. Le pied se posait là où l’œil le lui indiquait. Brusquement, il s’arrêta, se pencha en avant et posa un genou au sol. Tout cela dans un même mouvement. Sans à-coup, sans heurt, presque au ralenti. - Là, murmura-t-il, le doigt pointé sur une coulée de terre, ils sont passés il y a peu de temps. Les hommes en cercle observaient le sol. - Regarde, dit-il à Antonin, l’empreinte ressemble à une patte de
chien mais c’est bien un loup. - Certain. Chez le loup, les pelotes des doigts sont grosses et allongées ; chez le chien, elles sont nettement moins écartées. Et puis les traces des pattes antérieures et postérieures sont bien en ligne, celle de la patte arrière est pratiquement posée dans celle de devant. Pas de doute, ils étaient en maraude quand ils sont passés là. - Et il y a longtemps ? demanda l’un des chasseurs. Sur les indications du Roumain, deux groupes partirent en rabatteurs pour prendre les loups à revers depuis la cime du Grand Belvédère, les autres restèrent dans la combe. Entre les branches de noisetier sauvage et les tiges de véraire blanc, chacun observait, couché au ras du sol. La lumière était juste suffisante pour distinguer la découpe crénelée des sapins. D’un instant à l’autre, la combe allait être envahie d’une lumière rasante, blanche avant d’être claire, opaque avant d’être fine. Un temps, Antonin Baud caressa le projet de se lever pour voir le soleil basculer au-dessus des monts. Le risque d’une remarque de la part du Roumain l’en dissuada. Il fallait attendre, dût-il s’engourdir du froid de la terre. L’attente ne fut pas vaine. - Là-haut, murmura le Roumain, la main en creux devant la bouche, ils
sont là-haut, le long du ressaut. Au milieu de sa poitrine, là où les mots venaient de naître, une immense chaleur respirait, au rythme de son sang. Pour la première fois de sa vie, il avait des loups à portée de fusils. - Bon, souffla le Roumain, on va s’occuper d’eux. On posera les pièges
ce soir, mais vaudrait mieux que je sois seul, c’est dangereux. Il me
faudrait deux ou trois jeunes brebis pour les attirer. La descente fut rapide. Antonin Baud coupa par les pâtures puis directement par les vergers pour gagner du temps. Avant de passer chez son gendre pour prendre les brebis, il s’arrêta aux Trois Cascades. - Une roteuse, vite fait Angèle, lança-t-il à peine entré. |
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Assis devant leur tasse, un couple de vieux attendait comme sur un quai de gare. Ils étaient côte à côte dans de vieux manteaux de ville. De ces manteaux en faux poils de chameaux comme on en portait il y a dix ou quinze ans. L’homme avait posé sa casquette devant lui, contre le cendrier Pastis 51. Il regarda Antonin marcher vers lui à grands pas mais n’eut pas le temps de se lever. - Antonin Baud, vous voulez me parler ? |
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Antonin Baud sentait le sang lui battre aux tempes. Il ne savait plus s’il était submergé par la colère ou la déception. Des vagues bouillantes cognaient dans ses veines comme le jour où il avait eu une attaque. - Je vais vous le ramener votre garçon, finit-il par dire. Je lui ferai pas de mal, je le promets, mais je vais lui remettre les oreilles face à la route. Antonin Baud remonta dans la combe encore plus vite qu’il n’en était descendu. Un point dur lui vrillait la poitrine, il marchait trop vite. Moins de deux heures plus tard, il retrouva Luc et Robert adossés au pont de fer. - Ça n’a pas l’air d’aller ? demanda le grand Luc. Luc et Robert ne parlaient pas. Ils regardaient le Giffre en contrebas. Luc aurait bien voulu dire que cette histoire sentait l’embrouille depuis le début, qu’il en avait parlé à son beau-père, retraité des Eaux et Forêts, que sa femme lui avait conseillé de se méfier… Il se contentait de pousser des cailloux du bout du pied par-dessous le parapet du pont. - Alors, où il est ? L’endroit ne fut pas difficile à trouver. En suivant la travée ouverte dans les herbes par les pas du Roumain, les trois hommes parvinrent à un replat abrité par de jeunes sapins. Le soleil d’automne pressait les herbes de leur dernier tanin. Il faisait chaud. Une chaleur immobile qu’un vent léger semblait impuissant à perturber. Écartant les herbes pour mieux voir, Antonin Baud s’arrêta soudain, la main à la poitrine, les jambes pliées d’un bon mètre sous le poids de ce qu’il venait de voir. Au milieu d’un véritable carnage de chair, Roman Liescu gisait, la gorge affreusement saccagée, le visage méconnaissable. À ses côtés, ses deux chiens étaient dans le même état. © Patrick Breuzé - Avec l'autorisation de l'auteur. |
Entretien avec Patrick Breuzé |
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Propos recueillis par mail le 18/02/2008 |
E.V. Innfo - Vous écrivez que vous avez volontairement laissé une existence citadine et plus ou moins tracée pour une vie plus aventureuse. Ce qui vous a conduit dans ce village de Haute-Savoie. Auriez-vous pu arriver dans un autre endroit – campagne, bord de mer – ou bien quelque chose vous attirait-il vers la montagne ? P.B. Les histoires que j’écris sont universelles et comme telles peuvent se dérouler dans d’autres décors. Il se trouve néanmoins que je n’ai jamais trouvé autant d’éléments stimulants qu’à la montagne pour construire les décors de mes romans. Il ne s’agit d'ailleurs pas seulement des décors mais des choses de la vie, des attitudes, de la manière de s’exprimer ou de ne pas le faire. Ce qui est sûr c’est que la montagne restera longtemps encore le lieu de prédilection dans lequel se dérouleront mes romans. Fiers, insoumis (au moins à l’époque qui est celle de la plupart de vos romans) sont les montagnards. Y a-t-il des raisons plus qu’ailleurs ? Lesquelles ? Dans la vallée où je suis installé qui est aussi le théâtre de mes romans, les habitants ont souvent vécu replié durant les moins d’hiver. Quand survenait un drame de la vie, un accident, une avalanche, une épidémie, il n’avait souvent d’autre secours que ceux qu’ils organisaient eux-mêmes. Cela a donné des personnalités fières et indépendantes qui n’entendent pas que l’on vienne leur expliquer comment est la vie. Ce que je raconte il y a un siècle et demi reste vrai pour un certain nombre d’entre eux. Attention toutefois à ne pas commettre un contresens, en pensant que les montagnards restaient tous enfermés dans leur vallée. Ils voyageaient énormément, en particulier ceux venus de la vallée du Haut Giffre. Tailleurs de pierre réputés , ils ont participé à tous les grands chantiers d’Europe. Vous avez du style, la verve propre à quelques grands écrivains (que je ne nommerai pas mais que l’on pourra deviner). Quels sont vos goût littéraires, vos influences ? Quels livres de chevet ? Ou quel livre avez-vous emporté dans votre cas à dos lors de votre dernière balade en montagne ou ailleurs ? Elles sont nombreuses ces influences bien évidemment. Elles se sont croisées au fil des années, au fil des rencontres, des découvertes. Mais s’il y a quelques noms à donner, incontestablement viendra en tête Jean Giono. Puis Bernard Clavel, Maurice Genevois mais aussi Julien Gracq, Balzac, Zola, Maupassant, Flaubert, Colette autant d’auteurs que je relis en permanence sans jamais me lasser. Actuellement mes livres de chevet ( car j’en ai toujours plusieurs en cours de lecture): Jean Giono “Triomphe de la Vie”, Teilhard de Chardin: “la Place de l’homme dans la Nature” et “La Banquise” de Chabrol. Je n’emporte jamais de livre avec moi en montagne ou en ballade, je m’imbibe de ce que je vois. Le prochain livre : toujours la montagne ? En direz-vous quelques mots ? Oui toujours sur la montagne mais à une époque un peu plus contemporaine. Sans doute les années cinquante. |
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