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Claude Villers - Au nord du monde |
![]() Claude Villers - Au nord du monde - A bord de l’Express côtier norvégienEditions Denoël 2005 P 53 à 56. Méditations sur le bateau. Tous les voyages se ressemblent, sauf au cap Nord. Et même si on ne voit pas grand-chose… |
La veille, le commandant m’avait prévenu. Ce matin, il faut se lever tôt. Car à mi-chemin entre les deux ports, nous devons franchir cette ligne invisible mythique: le Cercle polaire arctique (66° 33’ de latitude nord.) A partir d’ici, selon la saison, c’est le royaume du soleil de minuit ou celui de la nuit polaire. Le petit déjeuner vite avalé, je suis sur le pont malgré le froid - pas si intense - pour surtout ne pas manquer ce moment, aussi émouvant à chaque voyage que le passage de l’équateur. Ce ne sont que des frontières illusoires - comme toutes les frontières - mis on a beau le savoir, l’effet reste le même. Depuis longtemps, se rendre d’un pays à l’autre ne procure plus guère de sensations d’émerveillement ou d’inquiétude. Les seules différences, de prime abord, se limitent à la langue, aux fêtes nationales, parfois aux monnaies, aux horaires d’ouverture des banques ou des magasins. Mais, jusque dans les pays sous-développés, on retrouve les mêmes sodas, les mêmes jouets, les mêmes ustensiles d’électroménager, les mêmes supermarchés ou aéroports. Alors que là! Il s’agit d’un saut dans un autre monde. Le jour et la nuit. Littéralement, les scientifiques vous expliquent que « l’axe de rotation étant tel », il en résulte un simple « changement de cap solaire » aux deux solstices annuels. D’hiver les 21 ou 22 décembre, d’été les 21 ou 22 juin. Périgée ou apogée! C’est selon, disent-ils. Trop compliqué. De toute manière, nous ne sommes qu’au début de novembre et je dirai qu’il fait plutôt sombre, même à 7 ou 8 heures du matin. Ou si l’on préfère, que l’aurore à partir d’ici s’octroie la grasse matinée. Et le crépuscule, une sieste dès le début de l’après-midi avant de laisser la nuit se coucher tôt. Contrairement à ce que l’on croit, cette nui polaire n’est totalement obscure, et encore quelques jours seulement, que du 18 novembre au 23 janvier. Ici, aux limites des confins arctiques, du 14 au 28 décembre. Ne vous y trompez pas, cette lueur d’un jour très abrégé se révèle parfois plus inquiétante pour certains. Plus magique pour moi. Alors, le ciel ressemble à la peau diaphane d’une Belle au bois dormant assoupie trop longtemps. La sirène. Le commandant salue longuement le passage de la ligne. Je distingue à peine, à l’ouest, l’île d’Hestmannøy, l’île du Cavalier, chevauchant la frontière de l’hiver. Avec, à côté, sur l’îlot du Viking (Vikingen), invisible, le globe érigé là. A l’est, au loin, le soleil pointe timidement derrière les murs blanc sale du glacier Svartisen (plus de 1500 mètres) pour une clarté chiche de quelques heures. Fascinant. Même ce que, pour l’instant, je ne peux que deviner. Le jour enfin me permet d’admirer l’île de Rødøyløva qui ressemble à un sphinx dressé sur la mer. |
P77 à 79. Toujours sur le bateau. Un peu plus au nord.. Mais on n’y voit guère mieux! Sinon, tout de même, une aurore boréale!
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Quand nous quittons Svolvaer, la capitale du skrei (le cabillaud arctique de février), la lune éclate au-dessus de la « chèvre », cette drôle de montagne qui domine la ville. Le soleil de la nuit semble comme posé sur les deux cornes de pierre qui la couronnent. Un disque d’argent étincelant, telle une hostie au bout des bras levés du prêtre, avant la communion. La luminosité m’incite à rester sur la passerelle que j’allais quitter. Tans pis pour le club du fumoir. Peut-être vais-je réussir à distinguer le décor extraordinaire du Trollfjord. Le passage étroit entre l’archipel des Lofoten et celui des Vesterålen. Evidemment, le soleil de minuit se montre plus propice à la contemplation de ce domaine des trolls, où ces esprits, pas toujours bienfaisants, se sont transformés en amas de rochers, hauts de plus de mille mètres. Mais se glisser là, de nuit, n’en est que plus inquiétant encore. La légende veut en effet qu’un jour - ou une nuit - les trolls se réveilleront et lapideront les navires qui les dérangent dans leur sommeil. Le canal se referme sur nous. Nous frôlons les parois justes éclairées par des balises à distance régulière et par la clarté du ciel qui décline. Un léger coude et la pénombre resurgit. Je regarde autour de nous et je distingue à peine les murailles de pierre. C’est alors que je sens la main du commandant sur mon épaule. Je vois avancer devant mes yeux un bras où ne brille que l’or des quatre galons surmontés d’un losange. « Look!… There. (Regardez! Là!) » Je suis des yeux la manche d’uniforme noir, dressée vers le haut. La neige des sommets baigne dans d’étranges lueurs. A leur pâleur, je reconnais l’aurore boréale qui s’annonce, comme projetée sur le rideau de tulle d’un cinéma avec, alentour, des milliers d’étoiles qui retombent ainsi que les larmes d’un feu d’artifice. A mesure que nous avançons, le voile se dérobe et les couleurs s’avivent. Du jaune, du vert, du mauve, du violet, parfois du rouge… du bleu… comme s’échappant de la cime d’un glacier et le transformant en volcan prodigieux, crachant des nuées multicolores! J’ai beau savoir que le phénomène se déroule à plus de cent kilomètres d’altitude, l’illusion est parfaite. Et puis, très vite, la draperie semble retomber devant l’écran. Les couleurs vives paraissent s’étioler, s’étendre blêmes, pareilles à celles d’une toile dont un coude géant brouillerait la peinture pas sèche. Et tout disparaît. « Nothern light… It’s going to snow (Lumière du nord… Il va neiger) » soupire le lieutenant. Je l’embrasserais! Enfin la neige tant attendue! Demain peut-être. Déjà, avec l’aurore boréale je n’ai rien perdu. Devant ce spectacle, je n’ai pu m’empêcher de penser au duel à l’épée lumineuse entre Darth Vador et Luke Skywalker dans La Guerre des étoiles. Le cinéma, vous dis-je. Je reste immobile un moment. La relère arrive et je redescend. Denoël 2005 |
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