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Récit de voyage > François-Xavier de Villemagne

Né en 1964, François-Xavier de Villemagne est cadre supérieur dans le secteur bancaire. Outre son périple vers Jérusalem, il s'est rendu à pied jusqu'à Rome, un voyage de 4000 kilomètres en six mois. Avec pour devise : «Ecrire, voyager, travailler. Dans cet ordre, ou dans un autre. Peu importe. Jamais l'un sans autre. Carnet de crayon à la main, rester accroché à la terre et parler du ciel». Voici quelques extraits de ses deux récits: Pélerin d'Orient et Pélerin d'Occident.

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Extraits de Pèlerin d’Orient

François-Xavier de Villemagne. Pélerin d'Orient. Transboréal.

>>> Le site de l'auteur


Dans le labyrinthe des chemins qui conduisent à Jérusalem, François-Xavier de Villemagne a choisi les sentiers oubliés de l'Europe orientale, l'immense plateau anatolien et les déserts du Levant. Compagnon imaginaire des pèlerins de jadis, c'est à pied qu'il a tracé sa propre voie, en quête de paix intérieure. Depuis Paris, il a ainsi parcouru 6 400 kilomètres en huit mois, emporté par son élan vers la ville trois fois sainte. Un chemin riche de rencontres, et aussi une expérience de découverte de soi. Pourquoi partir ? Comment affronter la solitude et, de sédentaire, devenir passant ? Au fil des mois, les questions se précisent et des réponses se dessinent, tandis que se profile la terre des prophètes. Le lac de Tibériade et les oliveraies de Samarie seront les dernières étapes avant Bethléem, en Judée, que l'auteur atteint avec émotion la veille de Noël.

À bout de forces

« Au petit matin, après une nuit pénible dans l’arrière-salle enfumée du café, je trouve toutes les portes closes. Impossible de m’attarder jusqu’au réveil de mes hôtes car une dure et longue étape m’attend. Après avoir déposé un mot de remerciement sur le comptoir pour Quasimodo, j’ouvre la fenêtre, l’enjambe et m’éloigne rapidement, comme un voleur.

Cette journée restera l’une des plus éprouvantes de mon périple. Je suis malade depuis trois jours et l’âcreté de l’atmosphère enfumée du café a achevé de me prendre à la gorge. Chaque goulée d’eau pourtant tellement indispensable devient si douloureuse que je préfère souffrir de la soif. En trois jours, j’ai parcouru 140 km et j’en ai prévu 45 de plus pour aujourd’hui, y compris le passage du col de Gezbeli à près de 2 000 mètres. La raison aurait dû m’arrêter, mais où ? À Develi, j’aurais pu coucher une nuit supplémentaire à l’hôtel, mais j’ai voulu profiter de la fenêtre météo favorable. À Bakirdagi, je n’aurais pas pu abuser plus longtemps de l’hospitalité de Quasimodo. Si l’on m’accueille parfois à bras ouverts, mon passage doit rester bref. La meilleure volonté s’épuise rapidement devant un étranger qui s’incruste.

Avancer. Avancer toujours. Je n’ai pas d’autre choix.

La route déserte s’élève en lacets sur les flancs arides de la montagne. Elle monte. Monte sans fin. Pendant plus de 25 km. Sous une alternance de soleil brûlant et de vent glacé. Les tempêtes ont si souvent balayé ces parages inhabités, la neige a tellement raviné les pentes au printemps que les bourrasques ne soulèvent même plus de poussière. Remontant les versants, s’engouffrant dans les vallées, rabotant les sommets, elles tournoient, sèches, invisibles et mordantes sur la terre pierreuse.

Courbé sur la pente et luttant contre les rafales, je m’obstine à avancer. Je me contrains à ne pas espérer le col à chaque tournant. Mes jambes se meuvent comme des automates : elles savent mieux que moi où est leur devoir. Le rythme mécanique de l’ascension me saoule. L’esprit se détachant peu à peu de mon corps malade, mes pensées flottent ailleurs, hallucinées de fatigue. Je ne sais même pas si j’arriverai au bout de l’étape prévue. J’ignore où j’abriterai ce soir mon épuisement. Tout cela se terminera peut-être par une nuit dehors. Autour de moi, rien que des montagnes âpres, hostiles et râpeuses comme l’irritation qui m’enflamme la gorge.

Au loin apparaît enfin une étroite encoche dans le relief. Le col de Gezbeli : 1 960 mètres. Au-delà de cette ultime bosse, je commencerai ma descente vers la Méditerranée.

La route monte toujours.

Encore plusieurs kilomètres de progression machinale sur le ruban qui contourne capricieusement les sommets.

Le ciel enfin s’abaisse à hauteur d’homme. […]

La route de terre battue zigzague en pente douce au-delà du col, épousant le flanc des montagnes qui, après la nudité absolue des versants anatoliens, commencent à se piqueter de pins noirâtres. Ce devrait être du gâteau, la cerise sur le gâteau d’un franchissement réussi, mais, en ce jour éreintant, même la descente est éprouvante.

Je suis exténué.

Je m’arrête de plus en plus souvent, doublé par quelques véhicules traînant derrière eux un nuage de poussière. Malgré mon accablement, je n’ai aucune envie de monter à bord, mais comme la route est dure ! À l’épuisement des derniers jours s’ajoute le contrecoup d’avoir mis derrière moi ce fichu Taurus qui m’effrayait tant. Ce passage ouvre béantes les vannes de la fatigue indéniablement accumulée depuis Istanbul. Je craignais tellement ce col que j’en ai rêvé toute la nuit : comme si ce n’était pas suffisant de le passer une fois !


Extraits de Pèlerin d’Occident

François-Xavier de Villemagne. Pélerin d'Occident. Transboréal.


Séduit par une Italie rêvée, c'est à pied que François-Xavier de Villemagne a choisi de rejoindre Rome, prenant son temps sur des voies buissonnières et dessinant une boucle jusqu'à l'extrême sud du pays avant de rejoindre la Ville éternelle et la basilique Saint-Pierre, but de pèlerinage à la tombe de l'Apôtre. Un voyage de six mois et 4000 kilomètres, de Paris à Rome, des glaciers du Cervin aux oliveraies des Pouilles, de Florence et des hauts lieux de la Toscane à Naples et à la terre âpre de la Basilicale, nourri de rencontre et de la découverte d'une Italie méconnue. De cette confrontation avec le pays d'aujourd'hui et le pays rêvé des artistes, des œuvres d'art et de l'épopée antique naissent un regard porté sur le monde et une cheminement intérieur forgé par les rudesses de l'existence vagabonde.

Un berger du Campo Imperatore

En avançant dans l’herbe rase battue par les vents du Campo Imperatore, j’arpente un toit du monde.

— Le Petit Tibet des Abruzzes, avait claironné Lucca avec une crânerie tout italienne.

Pas une habitation, pas un arbre sur ce plateau d’altitude de 20 kilomètres sur 7, cerné de montagnes. La quintessence de la platitude, et autrefois le royaume des moutons, qui transhumaient chaque été depuis les plaines du Latium ou des Pouilles.

Sur l’immensité, les 800 bêtes de Beppino paraissent au plus quelques dizaines. Le berger s’est approché pour calmer ses chiens. De gros chiens blancs à la toison épaisse qui aboyaient contre l’intrus, au flanc du troupeau.

— Ce sont les meilleurs chiens de berger d’Italie, assure Beppino en flattant l’échine de Cesare.

«Cesare, comme Giulio, l’Imperator», ajoute-t-il. Et il prétend que ses molosses descendent en droite ligne de ceux qui accompagnaient les Huns et les Mongols lors de leurs invasions: des dogues du Tibet. Beppino doit approcher de la soixantaine. Dans sa famille, on est berger de père en fils. J’ai de la chance car il est bavard aussi:

— Le père de mon père, dit–il, était originaire des alentours de Foggia, dans le Sud, la principale ville des Pouilles. Il a possédé jusqu’à 6 000 têtes et montait chaque printemps au Campo Imperatore pour l’estive. Entre la transhumance et le séjour ici, il vivait près de six mois sans revoir sa famille.

Durant des siècles, les moutons ont représenté une des plus importantes richesses du Sud.

— Jusqu’à 3 millions de bêtes transhumaient deux fois l’an entre les Pouilles et les Abruzzes. On suivait les tratturi.

Beppino me décrit ces drailles, des chemins de transhumance en terre battue, larges de 110 mètres et sur les bords desquels une ordonnance royale d’Alphonse d’Aragon interdisait les cultures afin de garantir un pâturage aux moutons voyageurs.

— C’était tout un réseau. Il y avait aussi les tratturelli, des voies transversales qui ne mesuraient pas plus de 40 mètres de large, et les bracci, encore plus étroits, de moins de 20 mètres.

Un réseau et non pas un seul chemin: comme la Via Francigena. De là à taxer les pèlerins de comportement moutonnier…

— Le plus long tratturo mesurait près de 250 kilomètres entre L’Aquila et Foggia où se tenait un immense marché aux bestiaux. On l’appelait le Tratturo del Re : la “voie Royale”.

— Tu vends tes moutons à Foggia?

— Oui. Encore deux semaines et je redescendrai avec les bêtes.

— À pied ?

— Plus personne ne transhume à pied. On fait ça en camion. De toute façon, il ne reste presque rien du Tratturo del Re car les routes ou les cultures le recouvrent aujourd’hui. Ah si: je crois qu’il y a un vieux qui descend à Campobasso à l’ancienne… Mais c’est fini, ça. En plus, les bergers de maintenant sont souvent des Albanais ou des Macédoniens qui ne connaissent rien à cette histoire.

— Dans deux semaines, alors ?

— Oui, car je veux être au Monte Sant’Angelo pour la Saint–Michel. J’y vais tous les ans. D’ailleurs l’ouverture et la fermeture de la transhumance ont toujours coïncidé avec les deux pèlerinages à la grotte de l’Archange: le 8 mai et le 29 septembre.

Subitement, comme s’il se souvenait de ma propre transhumance, Beppino pointe son parapluie en direction d’un affaissement entre deux collines pelées, au loin :

— Castel del Monte, c’est par là–bas. Sempre diritto !

Toujours tout droit: apparemment, l’indication vaut congé. Drôle de Beppino, si bavard et tout à coup pressé comme s’il était devenu jaloux de sa solitude. Adieu Beppino. Je t’aurais volontiers revu à la grotte de l’Archange, mais dans deux semaines, elle sera déjà loin derrière moi et j’arriverai aux environs de Bari.


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